Mon incapacité à nourrir mes enfants convenablement…

Leila, 34 ans, veuve, mère de trois enfants. Nourrir ses enfants devient un exploit difficilement réalisable pour cette jeune femme. Elle en explique les raisons…

«Cela fait trois ans que je souffre le martyre; sincèrement je me consume à petit feu. Je suis seule à élever trois enfants qui vont encore à l’école. Je n’ai que la petite pension de mon mari décédé pour seul et unique revenu. Pour subvenir aux besoins des membres de ma famille encore sous ma tutelle, cette somme est très insuffisante. Mon problème, c’est mon incapacité à nourrir mes enfants convenablement. La 1ère cause en est le coût des denrées alimentaires: les prix ne baissent plus. Au contraire, à mon grand désespoir, je constate qu’ils ne cessent d’augmenter. Joindre les deux bouts devient impossible.

Mon regretté mari travaillait dans l’administration publique. Avec son salaire nous ne pouvions acheter une maison. Disons plutôt que cette démarche risquait fort bien de nous porter préjudice. Nous avons donc jugé plus prudent de demeurer dans cet appartement loué à un prix vraiment très bas. Pour mon mari, il était exclu que nous nous privions jusqu’à sa retraite pour payer le crédit d’une maison. Il m’avait longuement expliqué avec calcul à l’appui que dans notre cas précisément, cela n’était pas intéressant. Déménager pour aller s’installer dans ces nouveaux logements sociaux en périphérie, avec je ne sais quel voisinage, il n’y voyait que du danger avec, en sus, des dépenses de transport.  Mon défunt époux disait ne pas être capable d’assumer le fait que nos enfants sombrent dans la délinquance. Cela était inadmissible pour un homme tel que lui aussi pondéré, tellement attaché aux traditions. Il en avait vraiment peur. Il est clair aussi qu’il ne s’imaginait pas partir si tôt, m’abandonnant l’entière responsabilité de me dépatouiller seule avec un loyer aussi infime soit-il, prélevé sur une pension de misère.

Nous n’avons donc jamais quitté le centre-ville. Nous n’avions pas eu d’autre choix que de scolariser nos enfants à l’école publique du coin. Cela nous convenait d’ailleurs, nous contrôlions de très près leurs études et leurs fréquentations. Mon job était de les surveiller.  En plus, avec mes deux frères, nous nous chargions des révisions. De ce côté, cela continue mais, parfois, je redoute que mon autorité sur eux ne flanche, elle est devenue si précaire. Je ne suis même plus en mesure de les nourrir décemment, sans parler du reste. 

Pour ce qui était de gérer notre budget, c’est mon mari qui organisait le tout. Moi, j’obéissais à ses ordres. Sachant le niveau de notre statut social, ainsi que le montant exact du salaire de mon mari, je n’étais pas en droit de me plaindre. Bien au contraire, cela me convenait parfaitement qu’il s’occupe du marché, des courses et que, moi, je cuisine ce qu’il avait décidé. Je pleure à chaudes larmes ce passé. Parce que, si nous avons été avec lui des gens de condition modeste,  nous nous retrouvons, sans lui, dans la catégorie des nécessiteux.

Actuellement, après avoir payé toutes mes charges, le loyer, l’électricité et l’eau, il ne me reste presque plus rien pour le reste. Chez nous, il est interdit de tomber malade, de célébrer des fêtes, de rendre visite à la famille, ni de recevoir. Quant aux rentrées des classes, parlons-en aussi. Je n’ai pu compter à ce jour que sur l’aide de mes parents. J’accuse les coups tout en étant démoralisée, mais je ne le montre pas à mes enfants. Là, je ne parlerai que de mon pire cauchemar, qui est de gérer le quotidien et faire les courses pour nourrir ma famille. C’est un supplice! J’ai honte du contenu de mon panier et de ma table.

Comment faire au mieux, lorsque les prix de tous les fruits, légumes et denrées alimentaires ne cessent d’augmenter? Avant, on espérait leur baisse avec la pluie ou quand ils sont de saison, pour nous rassasier. Plus maintenant! C’est complétement désespérant. Qui plus est, il n’y a pas de différence entre les prix pratiqués au supermarché et ceux du souk ou du marchand qui étale sa marchandise sur le sol ou sur une charrette. Tous se passent l’info des prix à afficher. C’est normal, ça enrichit plus de vendre un kilo de courgettes ou d’haricots verts entre 15 et 20 DH. A mon triste constat, c’est bien plus que ce que contient mon porte-monnaie pour le repas du jour de ma famille. 

Il n’y a pas si longtemps, quand même, on pouvait se contenter d’un plat de légumes secs, d’huile d’olive et de pain. Aujourd’hui, c’est un luxe. Moi, pour faire mes courses, j’attends toujours que les marchands ambulants soient près à lever l’ancre de leur planque. J’achète un peu de leurs restes, qu’ils soient avariés ou peu engageants, cela n’a pas d’importance.  Je prends ce qu’ils me fourguent, pourvu qu’ils acceptent mes quelques dirhams en retour.

J’en profite pour réclamer les feuillages de carottes, navets et betteraves. J’avance que c’est pour mes poulets. En vérité, je les accommode en farce à crêpes. Ils sont rusés les vendeurs à la sauvette, mais je jure qu’eux ne sont pas dépourvus de générosité. Bon, je n’en bénéficie pas tous les jours. Mais peu importe lorsqu’il y en a, ça m’aide énormément.  Je m’autorise de temps à autre des sardines, pas plus d’une livre. Ce poisson coûtait 5 DH le kilo, non? Eh bien, son prix a quintuplé! Mais où va-ton comme ça? Pour les viandes, pas même en rêve, elles sont inaccessibles! Nous en avons oublié le goût.

Ce qui m’accable, c’est que tout le monde se plaint de cet état de fait. Et lorsque je m’aperçois que quelques-unes ne rougissent pas de sortir d’une bagnole rutilante pour faire pareil que moi, ça me scie les guiboles. Je me dis que cela n’augure rien de bon. Je n’en finis pas d’entendre des gens, qui ne me paraissent pas dans le besoin, râler s’en prendre aux marchands, les accusant de voleurs. Pensent-ils un tant soit peu aux gens comme moi? Je me le demande…

Mariem Bennani

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