lundi 24 février 2020

Nouveau modèle de développement : La Commission spéciale dresse un 1er bilan d’étape

Nouveau modèle de développement : La Commission spéciale dresse un 1er bilan d’étape

Dans la cadre de sa démarche d’ouverture, d’échange et d’implication des médias nationaux dans la réflexion sur le modèle de développement, Chakib Benmoussa, président de la commission spéciale sur le modèle de développement(CSMD), a tenu,  mardi 4 février, au siège de la commission, une rencontre avec la presse.

Ce rendez-vous qui intervient près de deux mois (50 jours précisément) après le début des travaux effectifs de la commission (16 décembre 2019), s’inscrit dans un exercice que la commission souhaite régulier, a ainsi été l’occasion d’expliciter le process adopté depuis le lancement des travaux de la commission et surtout de dresser un premier bilan d’étape.

Ont ainsi participé à l’animation de cette rencontre des membres de la commission, notamment Ahmed Réda Chami, Hakima Himmich, Mohamed Tozzy et Driss Ksikes.

Où en est-on concrètement?

En ouverture de la séance, Chakib Benmoussa a présenté les champs d’action de la commission relevant qu’outre les Auditions officielles et appel à contribution qui se sont fait écho, destinés exclusivement aux acteurs institutionnels et forces vives de la nation, la commission s’appui sur une plateforme interactive publique destinée notamment à la diffusion  des informations, au recueil des insights et au partage de documents ainsi qu’à l’agrégation de contenus.

La Commission tient aussi des rencontres «labellisées», visant l’implication, la plus large possible, d’institutions et d’associations de la société civile ainsi que l’exploration de thèmes variés et nourrir l’échange avec la CSMD.

A cela s’ajoutent les Consultations publiques, destinées à s’ouvrir sur le citoyen et à débattre des problématiques régionales. Ces consultations visent aussi à identifier des pistes de solutions et à faire participer des groupes ciblés dans une démarche inclusive.

Le président a aussi relevé les visites «immersion» consistant en un travail de terrain ciblant la découverte de bonnes pratiques et de solutions émergentes à partir de la rencontre avec des acteurs du changement.

Benmoussa a aussi relevé que la Commission a organisé 40 auditions officielles (partis, syndicats, institutions publiques…) en plus des visites de terrain notamment dans les régions de Taroudant, El Jadida et Ifrane.

En parallèle, ses membres ont travaillé sur les diverses thématiques du modèle de développement. Ainsi, a-t-il encore relevé, six groupes de travail thématiques se sont réunis 2 à 3 fois par semaine : Capital humain ; Institutions, capital social et égalité Hommes-Femmes ; Economie et création de richesse ; Territoires et Durabilité ; Consultations et contributions ; Vision et conduite du changement. Aussi, les membres de la Commission se sont réunis chaque lundi pour faire le point sur l’état d’avancement des travaux : 6 réunions au total avec un taux de présence des membres de 90%. Les membres se sont également  réunis chaque fin de mois (2 fois depuis le démarrage) pour travailler sur le contenu du nouveau modèle de développement.

Pour un nouveau modèle à dimension stratégique

Selon la CSMD, l’objectif est de définir un nouveau modèle à dimension stratégique, global, intégré et anticipatif, sur la base d’un diagnostic, des attentes de la population et des défis actuels et futurs du Maroc.

D’où, qualifiée comme une phase de diagnostic, cette première étape a permis de dégager différents constats. Mais cette phase de diagnostic, selon  Ahmed Réda Chami, touche à sa fin.   Cependant les séances d’écoute et les visites de terrain se poursuivront parallèlement aux travaux des groupes de travail thématiques. Il n’en demeure pas moins qu’une question représente un souci pour l’ensemble des membres de la commission. Il s’agit de l’appropriation du nouveau modèle par les citoyens. Une appropriation difficile à opérer compte tenu du climat d’attentisme qui marque la période et ce manque flagrant de confiance. Ainsi, la préoccupation majeure de la commission est de mettre le citoyen au cœur du nouveau modèle y compris lors de son élaboration. D’où l’approche participative adoptée.

A ce niveau, la CSMD tient à préciser qu’un nouveau modèle ne va certes pas régler tous les problèmes du Maroc, mais il servira de cadre de référence pour conclure un nouveau contrat social sur les 10 à 15 ans à venir. Il fixera les priorités, les inflexions majeures à initier, les éléments positifs à consolider et les ruptures à opérer.

«Avec tous les rapports nationaux et internationaux qui existent, les problèmes et les solutions sont presque tous connus. Mais il faut que tout le monde participe à l’élaboration du nouveau modèle», affirme ainsi Chami. «Nous devons avoir de l’humilité et écouter les gens. Nous n’allons pas prescrire un nouveau modèle mais le révéler», renchérit, dans ce sens  Driss Ksikes.

Un constat navrant

S’attardant sur la dimension économique, Réda Chami a  résumé les maux qui préoccupent la sphère économique suite aux rencontres avec plusieurs catégories d’acteurs précisant d’emblée qu’avant de penser au partage des richesses, il faut les créer. Or tout le monde est dans une situation d’attentisme et de défiance. D’où, la nécessité d’une nouvelle impulsion. Par ailleurs, fait-il remarquer, les acteurs se plaignent des situations de rente, de la concurrence déloyale et de la corruption. La relation avec l’Administration préoccupe au plus haut degré le monde économique. Le capital humain (formation, fuite des compétences) constitue un défi majeur. Et l’accès au foncier et au financement est problématique. Face à une telle situation, il y a lieu de se demander sur les secteurs à encourager dans le cadre du nouveau modèle de développement.

Pour sa part, le politologue Mohamed Tozy, axant ses observations surtout sur une dimension sociale, s’est dit  frappé par un paradoxe  vécu dans la commune rurale Ouneine, (région de Taroudant). Les populations mènent une vie très difficile, avec absence quasi-totale des services publics de base, mais en même temps leurs attentes sont réalistes, et surtout ils ne se lamentent pas sur leur sort. Ces gens, a-t-il dit, «…ont des revendications mais n’attendent pas. Ils agissent localement et ne baissent pas les bras». Tozy a donné  l’exemple d’un accord conclu avec les populations des douars d’Ouneine avec un médecin libéral pour qu’il se déplace 2 fois par semaine faire des consultations moyennant 1.000 DH par déplacement. «Ces gens ne sont pas censés payer pour avoir accès à la santé, c’est à l’Etat d’assurer ce service. Mais cela montre que contrairement à des citadins, ils ne sont pas découragés», constate-il.

Hakima Himmich a été, pour sa part marquée par le franc-parler des étudiants rencontrés à Benguérir, El Jadida et Ifrane. «Ils n’ont pas été intimidés et ont parlé avec franchise de leurs problèmes et de ce qu’ils pensent de la situation. Pour eux, le climat est devenu toxique et il faut agir d’urgence. Si certains sont persévérants, beaucoup d’autres veulent quitter le pays et ne surtout pas avoir d’enfants au Maroc», a-t-elle dit soulignant quelques uns des problèmes et positions de ces jeunes avec à leur tête la grande problématique des langues qu’ils ne maitrisent pas aussi bien l’arabe que le français. Himmich s’étonne aussi de voir ces jeunes déplorer que l’université ne joue pas son rôle d’ascenseur social et est minée par la corruption et que les enseignants se sont désengagés de leurs missions. Des jeunes qui clament haut et fort que la société marocaine est inégalitaire, en ce sens que seuls les riches peuvent accéder à un enseignement de qualité alors que les autres… Ce qui est plus marquant aussi c’est la confiance qui a été totalement perdue dans la politique et surtout dans les partis, en plus de l’absence de libertés individuelles et sexuelles.

Face à ses constats Ksikes a insisté sur l’urgence d’agir. « Un modèle de développement, c’est bien mais il faut des quick wins car la confiance a été perdue ».

Pour lui, mener des changements profonds nécessite du temps. Par exemple, la corruption, les situations de rente et les conflits d’intérêt sont systémiques, selon Bachir Rachdi reçu par la Commission. Un projet de loi est en cours de préparation pour doter l’instance de lutte contre la corruption de davantage de moyens mais il y a des résistances.

Par ailleurs, il préconise d’agir sur les perceptions des Marocains, «car elles font partie de la réalité», et de créer des espaces pour que les jeunes puissent s’exprimer et participer à la vie sociale.

Pour certains commentateurs, les maux décrits par les membres de la Commission sont connus de tous depuis des années. Ils remettent donc en cause l’utilisé des visites de terrain. Mais les membres insistent : «Nous devons sentir la gravité de la situation et ne pas élaborer des solutions superficielles. Les visites ne s’inscrivent pas dans une approche populiste. Elles ne sont d’ailleurs pas encadrées par les autorités locales. Nous découvrons la réalité telle qu’elle est».

Des attentes et des urgences

Les valeurs de citoyenneté et de confiance sont le préalable à tout projet de société où le vivre ensemble doit en être le socle et la base essentielle du nouveau modèle de développement au Maroc.

La révolution d’internet et des réseaux sociaux a créé un nouvel environnement où les valeurs sont désacralisées, où l’incivisme est en même temps pratiqué par les uns et dénoncé par les autres.

Le nouveau modèle de développement a donc besoin d’un nouveau mode de penser et un nouveau mode d’emploi et la culture constitue l’une des clés majeures de ce modèle.

Mais pas seulement, puisqu’on est en train d’assister à un changement profond de la société sous les coups de boutoirs des réseaux sociaux et de la mondialisation, mais surtout sous l’impulsion de la jeunesse qui est en train d’inventer une nouvelle société. Une jeunesse qui n’a plus que peu ou pas de confiance en tout. S’il y a donc une seule chose qui doit être la base du nouveau modèle de développement, ça serait «la confiance».

De ces attentes et de ces aspirations découlent aujourd’hui des propositions qui s’articulent dans l’ensemble autour de trois thèmes principaux, à savoir: la nécessité de s’appuyer sur l’ensemble des valeurs sociétales et inclusives et, la consécration du choix démocratique et le renforcement du système de gouvernance. C’est dire que ce nouveau modèle de développement devra s’appuyer sur les piliers institutionnel, économique, social, sociétal et culturel. Il doit aussi rompre avec l’économie de rente et des privilèges et adopter une gouvernance basée sur l’efficacité et la globalité. Il doit également tenir compte de l’importance de venir à bout des disparités territoriales et de développer le monde rural.

L’emploi, la santé et l’éducation devront aussi être des secteurs prioritaires dans la construction du nouveau modèle de développement tout en plaçant l’Homme au cœur du processus. Et aussi, comme première condition fondamentale, il faudra une réforme de la  justice et l’efficacité sur le terrain. Il s’agira d’opérer des ruptures et d’engager des réformes profondes qui s’appuient sur le respect des droits de l’homme et les libertés et qui contribuent à l’instauration d’un  climat de confiance et d’éclaircie politique dans le but de bâtir une société démocratique moderne où se réalise la justice sociale. Il y a aussi lieu de  faire de la lutte contre la corruption un axe fondamental dans l’élaboration du nouveau modèle de développement qui devra aussi s baser sur la promotion des petites et moyennes entreprises (PME) tout en prenant en compte les nouvelles évolutions intervenues sur les scènes nationale et internationale.

Il y a lieu aujourd’hui de retrouver cette confiance «perdue» et réussir à convaincre tout un chacun à «s’approprier» ce modèle et à adhérer au processus d’élaboration. Une mobilisation de l’ensemble des acteurs et forces vives pour créer des richesses nouvelles et libérer les énergies dans le cadre d’une vision globale, participative et inclusive.

Hamid Dades

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