La vie politique en stand by

Samedi 11 mai dernier, le Parti de l’Istiqlal (PI) décidait de se retirer du gouvernement ! Une décision prise sans vote (contrairement à ce qu’ont avancé plusieurs médias), mais au terme d’une longue journée de débat au sein du Conseil national, où, selon le président de ce Conseil, Taoufik Hjira, quelque 70 intervenants ont pris la parole pour appeler au retrait (à l’exception de deux d’entre eux).
Dans le communiqué sanctionnant ses travaux, en fin de journée, le Conseil national chargeait la direction du parti de prendre les «mesures nécessaires». Aussitôt, le secrétaire général du Parti, Hamid Chabat, déclarait: «la direction du parti respectera et défendra la décision du Conseil national de se retirer du gouvernement»…

Mais, quelques minutes plus tard, tandis que le Comité exécutif s’apprêtait à entériner la décision du Conseil national, Chabat apprenait à ses militants qu’il venait de recevoir un appel téléphonique du Roi (en visite privée en France) et que le Souverain proposait le maintien des ministres du parti au sein du gouvernement, pour «en préserver le fonctionnement normal», jusqu’à son retour, s’engageant à recevoir la direction de l’Istiqlal, invitée à préparer un mémorandum détaillant les griefs et propositions du parti.
Le Comité exécutif publiait alors un communiqué annonçant que ses membres prenaient acte de ce «développement extrêmement important» et que le parti de l’Istiqlal «adhère totalement à la volonté royale de garantir les conditions de stabilité et de servir les intérêts supérieurs de la Nation».
Au terme de cette journée à rebondissements, où en est l’Istiqlal ? Toujours dans la majorité ? Dans l’opposition, mais avec des ministres maintenus à leur poste en attendant le retour du Souverain ? Et le Président de la 1ère Chambre du Parlement, Karim Ghellab –qui occupe le perchoir en sa qualité d’Istiqlalien, membre de la majorité- y restera-t-il ? N’y restera-t-il pas ? Pour les puristes du droit constitutionnel, voilà une situation bien singulière et inédite, tant pour l’Istiqlal que pour le gouvernement qui ne sait plus s’il a une majorité ou non !
Certes, l’Istiqlal n’est pas un de ces «partis sans base» qu’on pourrait ignorer sans que cela n’ait d’effet sur la vie politique. C’est le premier-né des partis politiques marocains qui a eu plusieurs fois à diriger le gouvernement. Il est souverain dans ses décisions d’intégrer ou de quitter la majorité gouvernementale.
Néanmoins, chaque fois qu’un fait nouveau intervient sur la scène politique, une question essentielle se pose: «quoi de bon dans ce qu’il se produit ?». Autrement dit, quels avantages, quels inconvénients ?».
Dans cette affaire, peut-on dire que la décision de retrait a été prise au bon moment ? Pour de bonnes raisons ?
Concernant le timing, le fait que Chabat ait mobilisé les instances du parti pour décider de sa sortie du gouvernement, alors que le Roi quittait le pays la veille pour un déplacement privé à l’étranger, a été vertement critiqué, jusque dans son propre parti (notamment par Abdelouahed El Fassi, fils du fondateur de l’Istiqlal et challenger de Chabat dans la course à la direction du parti). Mais les critiques concernant le timing ne se limitent pas à la non-prise en considération du calendrier royal. Il y a aussi la conjoncture de crise économique et les tentatives de déstabilisation du Sahara marocain qui requièrent la mobilisation d’un gouvernement fort et uni, dont Chabat est accusé par ses détracteurs de n’avoir pas tenu compte, alors qu’il n’y a aucune urgence à ce que son parti mette les points sur les «i».
Ce qui amène aux motifs ayant conduit à la (présumée) décision de passer dans l’opposition. Chabat en donne plusieurs qui sont autant de reproches faits à son rival, le PJD qui dirige le gouvernement et à son chef, Abdelilah Benkirane. Tout y passe: mauvaise gestion de la crise, affaiblissement du pouvoir d’achat des citoyens, décisions unilatérales dans la gestion des affaires de l’Etat, mépris pour les autres composantes de la majorité et particulièrement pour l’Istiqlal dont les propositions ne sont pas retenues, etc.
Mais ce que les observateurs ont davantage retenu, c’est la revendication qui revient en boucle: le remaniement ministériel. Chabat veut placer «ses» hommes (ceux de son camp au sein de l’Istiqlal) aux postes-clé, notamment à la tête du ministère des finances (dont il veut déloger Nizar Baraka, proche de l’autre camp, le clan des Fassis). De plus, il veut un supplément de portefeuilles, arguant du fait que l’Istiqlal a plus de sièges au parlement -les deux chambres réunies- que le PJD-même.
Tout cela ne se réduirait-il qu’à cela ?
Avec sa triple casquette de maire de Fès, de nouveau patron du parti de l’Istiqlal et de N°1 du syndicat UGTM (Union générale des travailleurs marocains, proche de l’Istiqlal), Hamid Chabat est omniprésent sur la scène politique marocaine. Mais c’est un homme débordant d’ambition. Certains disent que dans l’immédiat, il souhaiterait se voir attribuer un portefeuille de ministre d’Etat… Comme Abdellah Baha, l’alter ego de Benkirane. Et qu’ensuite, il se verrait bien à la place de Benkirane, à la tête du gouvernement.
En tout cas, aujourd’hui, il peut se frotter les mains. Il a mis tout le pays en stand by (avec quel impact économique ?) et a réussi à se placer au centre du jeu. Un jeu aux règles quelque peu bousculées où, à cause de Chabat et de tous ceux qui rêvent de «déboulonner» le PJD, le Maroc risque de se retrouver face à la situation qu’il a tant cherché à éviter. Celle où l’échiquier politique ne compterait que le PJD, d’un côté et tous les autres partis nationaux, de l’autre. Tous pour faire contrepoids au seul PJD ? Comme dirait l’humoriste: «c’est vous qui voyez !».
Une chose est sûre, l’Istiqlal compte dans ses rangs d’indiscutables compétences dont le pays a bien besoin. Mais aux dernières élections, les Marocains n’ont pas voté pour que Chabat les représente. Et, sur le plan constitutionnel, le verdict des urnes doit être respecté jusqu’au verdict des urnes suivant. Le seul avantage dans cette histoire, c’est que le PJD comprenne qu’il lui faut cesser de jouer en «solo», qu’il se doit d’impliquer les autres composantes de la majorité pour éviter aux institutions de l’Etat de telles perturbations.

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