Et je réalise que Corona a eu raison des jellabas et caftans…

Zohra, 55 ans, femme au foyer, est mère de trois enfants. Cette femme nous fait part de sa tournée dans le secteur –sinistré- du vêtement traditionnel de sa ville. Voici ce qu’elle raconte.  

«La semaine dernière, avant l’arrivée du mois de Ramadan, l’idée d’aller me choisir un coupon de tissu pour la confection d’une nouvelle djellaba ne me lâchait pas. Je me suis donc décidée à lui obéir parce qu’elle était tenace. Pour cela, il fallait aussi que j’entraine mon époux. Cette démarche a toujours relevé du sacré en ce qui me concerne. Je l’ai toujours effectuée comme un rituel, deux fois par an. En temps normal et pas en période de crise sanitaire, pour chaque nouvelle saison, mon mari sait à l’avance qu’il va devoir m’offrir une tenue traditionnelle de fête et une djellaba. C’est invariablement lui d’ailleurs qui s’occupe de négocier les prix du tissu et de sa fabrication. Moi, je choisis ce qui me plait et puis voilà… Attention, il ne faut pas s’imaginer que je suis mariée à un agneau qui dit «oui» à tout ce que j’exige. Les sous, il les sort deux fois par an pour moi mais à chaque retour à la maison, je me prépare à ce qu’éclate le terrible orage de la dispute. C’est tout le temps pareil, même si nous nous sommes mis d’accord sur la question et cela depuis plus de 25 ans.  

Cette année de pandémie, je vous jure qu’on aura vu et entendu l’impensable. D’abord, je voudrais parler de l’ambiance dans cet endroit idolâtré par toute la gente féminine de la ville et de la région. Il y a tout juste un an, pour se frayer un chemin jusqu’à l’échoppe de son détaillant préféré de soierie, dentelle et flanelle, il fallait accepter d’être piétiné et bousculé. Même une fois le pied dans sa boutique, il fallait s’armer de patience pour enfin être servi tout en étant constamment interrompu par l’afflux. Eh bien, figurez-vous qu’à l’heure d’aujourd’hui dans ces rues, il règne un calme plat absolument dérangeant. J’ai eu l’occasion non seulement de flâner tranquillement, mais aussi de m’offrir le luxe d’aller déranger le snobinard propriétaire d’une adresse difficilement accessible par les gens au budget moyen comme nous.  

Cela faisait mal au cœur de voir toutes ces merveilles serties de pierreries et perles accrochées ou pliées prendre de la poussière. Du coupon de tissu, et toutes sortes d’accessoires qui vont avec, il y en avait à perdre la raison mais des clients, on pouvait les compter. Jamais nous n’avions été accueillis avec autant de dévotion par ce commerçant avec qui nous avions l’habitude de traiter. Il était aux petits soins avec nous et comme jamais sa langue s’était beaucoup déliée pendant notre échange. Il nous a raconté qu’il n’avait jamais connu d’époque aussi noire de toute son existence. Que depuis un an, il n’avait écoulé que ce qu’il vendait en un jour et que tous dans le coin vivaient à peu près la même crise. Même que certains avaient baissé leur rideau depuis des mois en attendant des jours meilleurs. Nous comprenions ce qu’il racontait puisque moi-même cette année, j’avais zappé l’achat d’un nouveau coupon de djellaba d’hiver, plus ceux des tenues de fêtes…   

Les détails de sa situation nous ont beaucoup émus, mais pas autant que celle de mon couturier chez qui nous nous étions rendus directement après l’achat de mon tissu. Ce dernier n’a pas de boutique luxueuse. Il s’agit plutôt d’un petit artisan qui tient un vétuste petit atelier dans le fin fond d’un quartier de la périphérie. D’ailleurs, il nous avait avoué avoir beaucoup galéré avant de pouvoir s’installer à son compte. Je l’avais choisi parce que ses prix étaient très abordables pour du travail entièrement exécuté à la main. Malheureusement, nous avons su par son voisin l’épicier que nous ne le reverrions plus jamais. Une «dèche» totale s’était abattue sur lui parce que d’abord, il n’avait plus aucune commande, qu’il se trouvait dans l’incapacité de travailler seul et qu’enfin beaucoup n’étaient pas venus récupérer leurs commandes de l’an passé. Le brave homme était complètement désespéré d’être livré à son sort, abandonné de tous. Même ses trois aides s’en étaient allés dans leur patelin et n’étaient pas revenus depuis.  

Nous avons fait demi-tour la mort dans l’âme pour aller chercher ailleurs un bon couturier ou bonne couturière. Nous n’étions pas au bout de nos surprises en poussant les portes d’un atelier à l’autre. A mon grand regret, toutes les personnes que j’avais eues en face moi, ne me proposaient que du travail à la machine ou du fait main à des prix complètement insensés. D’ailleurs, là aussi tout comme chez les vendeurs de tissus, beaucoup se plaignaient de ne pas avoir de clientèle, certains étaient même à l’agonie. Eux, leur souffrance était due aussi à la déferlante sur le marché du prêt à porter traditionnel. Clairement qu’ils avaient raison puisque des caftans, ou des djellabas de toutes sortes et pour tous les goûts, toutes les bourses, nous en avions vu d’achalandés partout en médina et même jusque dans des enseignes de prêt à porter qui ne sont pas spécialisées dans le traditionnel.  

Cette tournée dans ce monde du tissu et de la couture traditionnelle, en relation directe avec les périodes de fêtes, les réceptions, le mariage, les baptêmes, nous a dévoilé combien il pataugeait dans la souffrance. Alors qu’il y a tout juste un an et des poussières, il était tellement prospère. Nous sommes finalement retournés chez nous avec mon coupon de tissu intact que je savais destiné à rester dans mon placard. Pour une fois mon mari ne s’est pas amusé à me titiller sur cet achat. Je l’ai senti absolument navré pour tous ces gens. Quoiqu’il en soit, même pas en rêve qu’il échappe aux termes de notre accord, je reste patiente parce que je garde espoir que cette situation n’est que passagère». 

Mariem Bennani 

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