Une vie vouée au service du «Saint»

Hnya, 68 ans, est gardienne de sanctuaire. C’est un monde à part. Elle raconte son histoire.

«Depuis 50 ans, je m’occupe des lieux du saint patron du village. C’est ma seule source de revenu et mon unique raison de vivre. J’ai grandi dans une famille très modeste de douze enfants et nous étions plusieurs filles. J’ai épousé à 15 ans le fils aîné (22 ans) de notre voisine qui n’avait que des garçons. Mes parents étaient bien heureux d’avoir une bouche en moins à nourrir. Mon père était fiqh de mosquée, tout comme mon beau-père et mon mari. Je n’ai jamais été à l’école; je ne sais que réciter des versets du Coran. Je les ai appris à force de les écouter. Les premières années de mon mariage, je les ai passées chez mes beaux-parents.

J’étais la première belle-fille. La naissance de mon deuxième enfant nous a contraints à aller vivre ailleurs. Nous nous sommes installés dans un deux-pièces attenant au petit sépulcre du saint patron du village. En contrepartie du logement, mon mari était gardien des lieux et officiait la prière. Il gagnait sa vie grâce aux dons des personnes qui faisaient appel à lui pour la psalmodie de versets du Coran lors de cérémonies ou sur les tombes de leurs morts. Moi aussi, je devais travailler comme gardienne du sanctuaire. C’est dans cet endroit que nous avons vécu et que nous avons pu élever nos 3 enfants. Mon travail -et ce, jusqu’à aujourd’hui- consistait à faire le ménage, à garder les lieux propres et à veiller à ce que les visiteurs qui viennent pour se recueillir et faire leurs prières ne dérangent pas l’ordre établi et ne sabotent pas les lieux. La visite du Saint se fait dans la pure tradition. Ici, viennent se prosterner les personnes qui ont la «nya», cette foi incommensurable en Dieu et en ses saints. Ils viennent pour apaiser leur âme tourmentée et souhaitent la protection divine à travers la baraka du Saint. Généralement, toutes leurs demandes sont exaucées. Je le sais, parce que toutes ces personnes reviennent et font des dons. Certains deviennent des habitués et des liens d’amitié et de confiance se tissent entre nous. Ils allument des cierges, encensent, drapent le caveau de tissus selon leurs moyens; ils offrent des tapis, des lustres, des corans. D’autres se sont même occupés de rénover entièrement les lieux. D’autres encore viennent souvent y sacrifier une bête en offrande à Dieu, une «sadaka». Ils égorgent soit un poulet, soit un mouton ou même un bœuf et eux-mêmes distribuent la viande aux pauvres et préparent du couscous. Beaucoup de personnes dans la précarité viennent encore ici pour recevoir l’aumône et pour manger. Tous les jours saints sont de véritables fêtes. Par exemple, les soirées des Nuits du Destin, les louanges à Dieu et le salut à notre Prophète bien-aimé Mohamed SAW avec les youyous ne s’arrêtent qu’au matin. Je n’ai jamais laissé personne faire autre chose dans ce mausolée qui semble garder le cimetière du village.
Mais malheureusement, les choses ont beaucoup changé. Le cimetière est devenu peu à peu un endroit dangereux à cause des sans-abris. Jour et nuit, nous voyions y arriver des vagabonds, hommes ou femmes jeunes et vieux. Et ce n’est pas seulement l’aumône qui les faisait venir. Nous passions notre temps à nous battre avec eux pour qu’ils laissent en paix les gens qui viennent se recueillir. Il a fallu plusieurs fois faire venir les forces de l’ordre pour nous secourir. Il est d’ailleurs toujours dangereux d’y rester tard. A la tombée de la nuit, c’est un endroit où la débauche s’amplifie.
Il y a déjà plusieurs années que nous n’habitons plus les lieux. Nous étions en danger permanent. C’est pour cela que nous avons dû aller louer ailleurs. Mon mari assure toujours la prière et les lectures du Coran et moi, je m’occupe de la chapelle. Je n’ouvre les portes qu’en début d’après-midi. En plus, les «chorfas» (descendants du Saint) à qui reviennent les dons d’argent glissés dans le «sandouk» me mènent la vie dure. Les gens déposent de l’argent dans ces boîtes, pour que d’autres qui ne font rien se le partagent. Moi, qui me suis toujours débrouillée pour me faire un peu d’argent en vendant des bougies ou de l’encens, je suis aujourd’hui épiée, surveillée et concurrencée par la descendance du saint. Plusieurs fois, j’ai voulu quitter les lieux, mais plusieurs personnes me réclamaient parce que je n’ai jamais triché avec la tradition des rites. Je n’ai jamais emporté le moindre clou d’ici. La malédiction s’est toujours abattue sur toute personne qui a essayé d’escroquer les gens ou d’abuser de leur naïveté. D’ailleurs, tous ceux qui y sont venus avec des intentions impures ont été inévitablement sanctionnés par la Providence. Ici, c’est un lieu de culte qui ne peut être souillé par les tourments de notre bas monde. Beaucoup de personnes se trompent: un Saint est quelqu’un qui a passé sa vie au service de Dieu; il avait une baraka de son vivant et même après sa mort. Nous, qui vivons ici depuis si longtemps, nous avons vu et vécu des choses surnaturelles que nous ne pouvons dévoiler. Seuls ceux qui ont la foi peuvent comprendre. J’ai passé ma vie dans cet endroit. Aujourd’hui, je suis vieille et pourtant, je ne peux pas me permettre de l’abandonner».

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