vendredi 15 décembre 2017

Latifa et la drogue

Latifa, 37 ans, à la recherche d’un emploi, est mariée et mère de trois enfants. La drogue a brisé la vie de cette femme et celle de ses filles. Voici son récit.

«Je vis l’enfer depuis quelques mois, parce que mon mari est en prison. Je ne sais pas d’où me vient cette force d’avoir accouché seule sans la présence de mon mari et de tenter l’impossible pour élever et nourrir trois filles, dont un bébé âgé aujourd’hui de 6 mois. Et en plus, porter le panier à mon homme incarcéré à mille lieues de chez nous. Et dire qu’il y a quelques mois encore, enceinte, je me disputais avec lui à cause de sa foutue addiction qui trouait le budget familial. C’est quand même un comble que de nous retrouver à en pâtir aujourd’hui, mes enfants et moi. La dernière personne chez qui j’ai pu faire le ménage deux jours seulement et qui ne voulait plus de mes services m’avait dit qu’elle ne comprenait pas pourquoi je m’étais mariée à un homme pareil, un homme qui se drogue. C’est vrai que ce n’est pas logique, mais je n’ai pas osé lui dire que c’était le seul homme qui avait bien voulu de moi, parce que j’avais déjà 27 ans.

Une vieille fille de la campagne, sans instruction, ne peut refuser une demande en mariage d’un gars qui a un travail et qui vit en ville. Et puis, je n’en savais rien, ce n’était pas écrit sur son front. Je l’ai découvert plus tard et je n’avais pas mon mot à dire. Le plus important pour moi était qu’il travaille. Il est maçon et les chantiers, ce n’est pas ce qui manque. Mon mari, même s’il est fumeur de joints, n’est pas un tordu sans ambition pour ses enfants. La preuve est que nous avons changé plusieurs fois de ville, du sud au nord, pour nous installer définitivement dans cette région où les loyers sont modérés et les écoles à proximité. J’ai deux filles qui vont à l’école et jamais je ne me permettrais de les en priver. Je connais le prix de l’ignorance pour une femme et de n’avoir que des bras et un peu de force pour travailler. Encore faut-il qu’on veuille bien de moi. C’est vrai, je suis complètement désemparée face à ce qui m’attend, parce que je n’ai pas la possibilité de travailler la semaine. J’ai été engagée pour faire des ménages à la journée, ils étaient bien rétribués. Malheureusement, je ne peux pas rester toute la journée hors de chez moi, mon bébé et la petite de 6 ans m’y attendent. Celle qui a 14 ans prend la relève quand elle revient de l’école ou les jours fériés. Pour m’en sortir, je suis obligée de laisser les tout petits chez une voisine. Mon cœur est meurtri parce que je ne sais pas ce qui peut arriver et, bien souvent, mes enfants attendent mon retour pour manger. Mes horaires ne conviennent encore à personne. La faim, le manque nous rongent et je me contente de petits engagements mal rétribués. En plus, on me demande bien gentiment de ne plus revenir. Seules deux personnes âgées m’ont engagée pour deux demi-journées et ça ne les arrange pas. Elles disent que c’est par charité qu’elles me gardent pour le moment, que ce n’est pas définitif. Je dois trouver autre chose: ce travail ne me suffit pas pour couvrir tous les frais que ma condition actuelle impose. Mon mari souffre de ce que j’endure; il jure qu’il a été incarcéré injustement, mais les faits sont là. Il s’est fait prendre un soir devant chez nous avec son dealer en flagrant délit d’usage, de détention et de deal de shit. Mon mari est consommateur, certes, il n’a jamais été dealer, mais le prouver n’a pas été possible. En plus, le petit trafiquant qui le ravitaillait pour sa propre consommation au moment de leur arrestation a fait de faux aveux pour limiter sa peine. Nous n’avions pas les moyens pour que mon mari soit correctement défendu. Il a été condamné à 3 ans de prison ferme, il est actuellement en détention à 150 kilomètres de chez nous. Je suis obligée de dépenser une fortune pour lui rendre visite et lui rapporter ce que je peux. Mon âme se déchire chaque fois que je m’y rends, quel gâchis! La justice a été injuste envers nous, sa famille. Ce déplacement est une dépense incommensurable. Il met mes enfants en danger, puisque mon retour à la maison est tardif et il nous prive des semaines durant, le peu d’argent gagné ayant été dépensé pour lui. Je me retrouve bredouille à tenter de trouver une maison avec des gens charitables qui voudront bien être souples sur les horaires. Prendre mon bébé avec moi pour aller travailler et impensable et puis, de toutes façons, mes autres filles ne peuvent abandonner l’école ou rester seules. Mon cas est désespéré, mais je ne suis pas une pleurnicheuse. Puisse Dieu me donner la santé et plus de courage pour que je puisse continuer à me battre encore deux ans; c’est un devoir envers mes enfants. Je n’aurais jamais imaginé à quel point la vie sans mon mari pouvait être dure pour nous. Et lui, s’il sort de là, se souviendra-t-il de ce que nous aurons tous enduré? Saura-t-il en tirer la leçon? Je n’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est que j’en ai encore pour deux ans à me débrouiller seule pour protéger mes enfants».

Mariem Bennani

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