Vendeuse de légumes ambulante

Si les métiers de l’informel sont dénigrés, de nombreuses personnes nécessiteuses et sans formation en vivent silencieusement et ne peuvent faire que ça. Comment s’en sortir? Sinon… Elles représentent environ 40% du marché de l’emploi et elles n’y sont pas reconnues. Elles n’ont pas de couverture sociale et ne bénéficient d’aucune aide. L’histoire de Khadija.

Khadija est vendeuse ambulante de légumes. Elle raconte en détails comment elle y est arrivée. Sa vie est une série de poignantes péripéties. On applaudit le courage et l’audace dont a fait preuve ce petit bout de femme!

 

«Je suis veuve de 45 ans et mère de deux enfants de 8 et 6 ans. Depuis 5 ans, je suis vendeuse de légumes ambulante sur ma «carrossa». Il est vrai que ce n’est pas courant, surtout dans ce patelin où je vis, mais certains choix s’imposent à nous. Née dans une famille de huit enfants et, parce que tous mes frères et sœurs étaient mariés et avaient eu des enfants, j’étais surnommée «el bayra», vieille fille, disait-on. Je vivais avec ma mère dans une petite maison de campagne. Mon père avait vendu peu à peu toutes ses parts de terrains hérités. Tout cet argent de la vente des terrains avait servi à nous faire vivre, mais aussi à financer les études et les mariages de mes frères et sœurs. Il ne restait plus qu’un petit lopin sur lequel nous avions notre habitation. Quand mon père est mort, tous les héritiers, tels des vautours, nous ont fait vendre ce bout de terre. Nous n’avions pas les moyens, ma mère et moi, de les en empêcher. De cette transaction, nous avions touché une somme dérisoire. Mon argent avait servi à payer les frais d’hospitalisation et soins de ma mère qui avait subi une intervention chirurgicale. C’est comme ça que, sans le sou, nous avons atterri, elle et moi, chez mon petit frère. Il nous a placées dans une petite chambre au rez-de-chaussée de sa maison de trois étages. C’était une toute petite pièce attenante au garage. Chaque fois qu’il entrait ou sortait sa mobylette, il nous enfumait de gaz d’échappement. En plus, le logement et la nourriture chez lui n’étaient pas gratuits pour moi. J’assurais la cuisine et l’entretien de toute cette grande maison tout en élevant aussi ses enfants un à un. Je les habillais, les changeais et les surveillais. Tout cela, je le faisais sans rechigner. Mais ce que je ne supportais pas, c’était l’arrogance et le mépris de son épouse. Elle ne faisait presque rien. Par contre, elle était tout le temps sur mon dos. Par jalousie et pour bien mettre en valeur son statut de maîtresse de maison, elle créait sans arrêt des scénarios montés de toutes pièces pour me ridiculiser et m’attirer les foudres de mon frère. Ma pauvre mère, qui avait la hantise de se retrouver à la rue, ne pouvait que se ranger de leur côté. Même mes sœurs ne m’invitaient jamais chez elles de peur que je ne les envie et leur porte le mauvais œil. Elles ne souhaitaient pas mettre en danger leur belle réussite sociale, qui n’était rien d’autre qu’une maison, un mari et des enfants. Lors de certaines réunions familiales, je n’avais pas le droit d’émettre un avis sur quoi que ce soit. J’étais «la misérable», parce qu’aucun homme ne voulait de moi. Je supportais d’atroces douleurs qui me fendaient le cœur, sans broncher. Quand le marchand des herbes du coin, chez qui je m’approvisionnais, m’avait demandé de devenir son épouse, j’ai vu en cette proposition une clémence du ciel. Il avait la soixantaine et venait de perdre son épouse. J’avais 30 ans et je me fichais de son âge et de ses enfants. Sa situation était beaucoup mieux que la mienne. J’ai très vite accepté. Moi aussi, enfin, j’allais avoir un mari, un chez moi et une famille. Le plus terrible est que ce petit bonheur n’avait pas du tout plu à ma belle-sœur. Elle remonta encore une fois mon frère et ma mère contre moi pour qu’ils n’acceptent pas ce mariage. Elle allait être privée de tous les avantages de la servante gratuite que j’étais. Je fis semblant d’être convaincue que ce n’était pas un homme pour moi pendant deux semaines, le temps de préparer mon départ définitif. Je me suis mariée en catimini, sans leur autorisation, et me suis installée dans ma nouvelle habitation. Durant 10 ans, très heureuse, je me suis occupée de la maison et des deux enfants que j’ai eus avec cet homme. Lui, tous les matins, il entassait des bottes de menthe, de persil et de coriandre sur son vélo et allait s’installer à son coin de rue habituel. Dieu merci, nous arrivions à nous en sortir. Nos enfants ne manquaient de rien, ils allaient même à l’école. Quant à mes beaux-fils, eux, ils étaient grands, travaillaient déjà et nous aidaient un peu. Un soir d’hiver, mon mari a eu un arrêt cardiaque et je me suis retrouvée veuve avec mes deux enfants à charge. Les choses n’ont pas été faciles. Comment faire face au quotidien? De quoi allions-nous vivre, mes enfants et moi? Pas de pension, pas d’argent de côté, pas d’héritage et pas de belle-famille sur qui compter. D’eux, je gardais un très mauvais souvenir que je n’oublierai jamais. Un jour, mettant de côté les démêlés de mon mari avec ses frères, je suis allée solliciter l’aide de l’un d’entre eux, haut placé. Le but de ma démarche était de faciliter l’inscription de son neveu dans une grande école publique. J’avais été reçue avec une froideur pleine de mépris. Après mon discours, avec dédain, il m’avait cruellement répondu: «Va-t’en, ‘‘meskina’’: la recette de10 ans de vente de menthe ne vous suffira pas à lui assurer une seule année de ces études-là». Pour moi, il avait honte de nous. Plus tard, nous avions appris qu’il avait été mortellement jaloux que l’un des fils de son frère «pauvre» puisse réussir, alors que ses propres enfants n’étaient pas doués. C’est la bonté et la générosité de personnes inconnues, rencontrées par hasard, qui m’ont été secourables. Mon beau-fils a non seulement été inscrit, mais ces personnes lui ont même versé une petite bourse tout au long de ses études. Ils voulaient faire «le bien». Du côté de ma famille, ils se seraient bien réjouis de mon malheur. Il était hors de question de les supplier pour quoi que ce soit. Pour survivre, il fallait donc que je continue à exercer le même métier que mon mari. N’était-ce pas ce boulot qui nous avait permis de subsister dignement? Le seul inconvénient était son emplacement. J’allais encore me retrouver sur le chemin de ceux qui m’avaient rabaissée, sous-estimée et exploitée. Une de mes sœurs, la seule avec qui j’avais gardé contact, a été charitable en cette douloureuse circonstance. Elle m’a prêté un peu d’argent qu’elle avait obtenu contre la mise en gage de son bracelet en or. Sa seule condition était que son mari n’en sache rien. Avec cet argent, plus la vente du vélo, je concrétisais mon désir: acheter une «carrossa», un étal roulant sur lequel je pouvais vendre plus de marchandise sans perdre d’opportunité sur le chemin. Quand je l’ai rapportée devant la maison et que j’ai disposé dessus mes herbes et quelques bottes de légumes, je lisais la moquerie de toutes les femmes de mon quartier. Oui, ce n’était pas courant de voir une femme pousser un étal lourd et plein de légumes et sillonner certaines artères du village. Certains hommes, sans compassion, ni encouragement et qui connaissaient bien mon mari, me lançaient toujours des phrases à double sens qui sous-entendaient de la raillerie.

Aujourd’hui, je continue d’être regardée de travers, mais cela ne me touche pas. Mon petit bonheur, c’est ma clientèle qui m’attend tous les jours au souk et mes enfants qui ne manquent de rien. Ce que je fais, c’est pour m’en sortir et pour ne jamais avoir à vivre aux dépens de quiconque ou de tendre la main pour mendier. Un jour, je m’achèterai une petite moto tricycle pour vendre plus de choses ».

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