dimanche 20 août 2017

On me pousse vers la porte…

Malika, 56 ans, directrice d’une petite école, mariée et mère de deux enfants, risque d’être licenciée après 30 ans de bons et loyaux services! Les manigances la désarment…

«Cela fait plus de 30 ans que je suis responsable d’un établissement et je n’ai jamais eu à m’en plaindre, bien au contraire… Sauf qu’aujourd’hui, avec les nouveaux patrons, je travaille dans un climat lourd, assez trouble et ça me perturbe beaucoup. Je pensais que ce n’était que passager mais, malheureusement, je crains que non. Chaque jour, je devine que ma présence n’est plus souhaitée. Pourtant, les prédécesseurs m’avaient fait tant d’éloges sur les arrivants. Ils avaient même juré que je ne devais surtout pas m’inquiéter, que les choses pour moi ne changeraient jamais et qu’ils avaient pris toutes les dispositions juridiques dans ce sens. Il est si difficile pour moi de comprendre assez tardivement que je leur avais accordé une confiance aveugle. Parce que, apparemment, ce n’était que du bla-bla. J’ai été bernée et maintenant, je vis dans une angoisse permanente. Sentir le danger d’un licenciement à mon âge et vu ma situation, je ne le souhaite à personne.

Je souffre terriblement, je n’ose m’imaginer sans travail, replongeant dans ce cirque de l’enfer qu’est le marché de l’emploi. Je suis trop vieille pour ça. En plus, maintenant, les souvenirs du passé refont surface et ils me fragilisent encore plus. C’est quand même fou de me retrouver dans les filets des démons du passé. Je me revois, il y a quelques dizaines d’années en arrière. Je venais tout juste d’avoir ma licence. J’étais si fière, très naïve, persuadée qu’une belle place au soleil m’était destinée comme tous ceux qui avaient fait des études. De grandes déceptions et désillusions m’attendaient. Surtout dans cette petite ville de la province que j’habite. J’ai valsé de surprise en surprise. J’ai pu comprendre que, pour être embauchée avec un contrat et des avantages sociaux, il fallait soit connaître du monde, soit avoir des membres très influents dans sa famille ou au moins un. Ce n’était pas mon cas, je suis née dans une famille de condition modeste. Mes parents n’auraient jamais osé aller voir quiconque pour me pistonner. Ils me rassuraient tout le temps en me disant que je ne devais pas trop m’en faire, que j’avais un diplôme de valeur et que la Providence se chargerait de tout. Le problème, c’est qu’on perd beaucoup de temps avant de rencontrer sa chance. Ça ne se déroule pas aussi facilement qu’un tapis. Et quand ça arrive, c’est tout de même avec pas mal d’épreuves à la clef. Heureusement que l’ardeur de ma jeunesse m’avait aidée à ne pas flancher et à dénicher et accepter quelques misérables petits boulots!
Je suis tellement différente, aujourd’hui. C’était marrant comme j’étais courageuse; j’arrivais même à apaiser l’inquiétude de mes proches en leur exposant les avantages de l’expérience que l’on acquiert avec des petits boulots non rémunérés. Il le fallait bien, sinon qui aurait payé mes frais de transport? Ainsi, je me félicitais d’avoir décroché mon premier job et les suivants, des «expériences» inoubliables. Des souvenirs qui soulèvent en moi aujourd’hui du ressentiment. Pour le premier, j’avais été embauchée sur le champ, alors que j’entreprenais ma ronde ou plus précisément ma quête journalière. Je remplaçais celle qui venait de se faire virer sous mes yeux. On m’avait prise à l’essai, avec une promesse d’embauche. Je comprenais plus tard que ce n’était que du pipeau. Je passais mon temps à faire le ménage, à essayer de déchiffrer le courrier qui traînait et à comprendre toute seule quelques ficelles du métier. Ces gens n’avaient même pas pris le soin de m’assurer une formation. Ils n’avaient jamais fait de geste, pas même pour me dédommager des frais de déplacement. J’y suis restée quand même 4 mois. Je me souviens aussi de cette place de secrétaire dans un cabinet d’avocat, non rémunérée également. J’aimais bien lire les dossiers, mais au bout d’un certain temps, je trouvais les heures longues dans cet endroit, désert la plupart du temps. Je n’avais pas le droit de recevoir, personne ne devait pénétrer les lieux. J’avais sans arrêt des tonnes de courrier à taper en arabe. Je ne savais pas faire ça, pourtant je m’y suis mise et je faisais énormément de fautes. L’avocate qui m’avait engagée se mettait dans des colères noires, parce que je gaspillais du papier que je n’achetais pas, grognait-elle. Elle avait du toupet. J’ai passé deux années à essayer de trouver une place stable. Je me souviens avoir envoyé plus d’une centaine de lettres de demande d’emploi, des lettres mortes tout comme mon espoir. Ce n’est pas grâce à ça que j’ai trouvé du boulot, ce n’est que par hasard.
Un jour, en allant chercher ma petite sœur à l’école, je rencontrai le directeur de l’établissement. Cet homme un peu âgé, qui se trouvait à la porte, s’était confié à moi en me disant qu’il était fatigué, débordé et qu’il avait besoin de quelqu’un de compétent et d’instruit pour l’aider dans son administration. Sans hésiter, ni réfléchir, je lui avais tout de suite soumis ma candidature. Il m’avait demandé si j’avais de l’expérience dans le domaine, je lui avais menti en lui disant que oui. Les «expériences» foireuses m’avaient au moins appris à manipuler les gens. M’aurait-il donné ma chance si je lui avais dit la vérité? Et puis, même avec ma licence et ma soi-disant compétence, il m’avait promis un tout petit salaire de départ. Il était assez clair qu’il avait compris mon stratagème. Pour rester crédible, il me confia que ce n’était que provisoire, qu’il en était à ses débuts et qu’il avait vraiment très peu d’élèves. Quelques années plus tard, les choses se sont vraiment améliorées pour moi. Cet homme était tout de même d’une extrême bonté. C’est grâce à lui que j’ai tant appris. Il est mort et son épouse l’a remplacé. Une femme généreuse et remarquable avec qui je me suis très bien entendue. Malheureusement, elle aussi est morte. Les deux héritiers vivants à l’étranger n’ont pas jugé intéressant de garder cet établissement, ils ont préféré le vendre et moi avec. Seulement maintenant, je n’ai plus affaire à ces personnes si bonnes qui me traitaient de façon si paternelle. Les nouveaux patrons sont un jeune couple et apparemment, ils n’ont aucune sympathie pour moi. Chaque jour depuis leur arrivée, je subis sans broncher leur arrogance et leur mépris. Ils m’obligent à venir travailler tous les jours de la semaine, dimanche inclus. Je dois arriver avant eux vers 7 heures, ne pas rentrer chez moi à midi et partir la dernière vers 21 heures. Je m’oblige à respecter leurs volontés tout en étant consciente que je ne pourrais pas supporter ce rythme trop longtemps. Je sais que c’est une technique sournoise. J’ai la certitude que l’on essaye de me pousser à la faute pour me chasser sans aucun dédommagement. Je ne sais pas quoi faire pour me protéger et garder mon travail. Je ne suis pas sûre d’en trouver un autre. C’est avec mon revenu que vit ma famille, un mari malade impotent, deux enfants et moi. Aussi, suis-je complétement affolée, parce que s’ils arrivent à leur fin, je n’ai pas le moindre sou de côté pour faire face à cette situation. Et pas de moral, ni de force pour entreprendre la recherche d’un nouvel emploi. Combien de temps vais-je pouvoir tenir?».

Mariem Bennani

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