Ma fille fera ses études, comme ses frères !

Farida, 55 ans, fonctionnaire est en retraite anticipée. Cette femme a tenu contre vents et marées à ce que ses enfants soient scolarisés et qu’ils poursuivent des études supérieures. Elle a cependant fait une erreur qu’elle se jure de rattraper. Elle nous raconte… 

«Ma mission prioritaire en ce moment, c’est de rattraper l’incapacité de mon enfant à suivre en classe. Parce que ma petite fille est la petite dernière et parce que je ne suis plus toute jeune, j’avais baissé la garde. Les conséquences de mon laisser aller sont déplorables et je m’en veux terriblement.

La bataille s’annonce d’ores et déjà pénible avec elle, mais surtout avec son père qui me somme de la laisser tranquille. Lui et ce qu’il croit être bon pour nos enfants, Dieu m’en garde! Je peux vous jurer sur ma vie qu’il ne réussira pas à faire de ma petite fille ce qu’il veut.     

Je commencerai par dire que si c’était à refaire j’aurais encore imposé à ma famille l’homme que j’ai épousé. Malgré l’énorme différence qui existait entre nous. D’ailleurs, je n’ai rien voulu entendre de tous les avertissements qui m’étaient balancés. Pour tout vous dire, je m’étais rendue compte en chemin qu’ils n’avaient pas tort sur certains points, mais cela n’avait plus d’importance vu que les dés étaient jetés depuis longtemps. Je n’étais pas toquée de tout fiche en l’air après tant d’années de mariage et tant d’années de lutte contre l’échec et la médisance. Lâcher l’affaire? Pas question! Pour rien au monde je me serai accordé ce droit.  

Malgré le fait que mon époux soit illettré et qu’il n’ait jamais tenté de rattraper cette tare, il faut reconnaitre tout de même que c’est quelqu’un d’implacable dans son domaine d’activité. Il est né dans un milieu de riches exploitants agricoles où savoir lire et écrire est le cadet de leurs soucis. A un âge précoce, il n’avait pas pu échapper au travail pour aider, comme il est d’usage chez eux. Autrefois cela se passait ainsi, mais plus maintenant je crois. Évidemment, c’était dans son intérêt pour qu’il puisse devenir à son tour le patriarche de son domaine. 

Pour moi, c’était totalement différent, avec des parents citadins et tous les deux œuvrant dans la fonction publique, j’ai été scolarisée, j’ai eu mon bac, aussi ma licence et un poste au sein d’une administration publique. C’est d’ailleurs en plein exercice de mes fonctions que j’ai rencontré mon époux. Je vais vous faire un aveu. De toute mon existence, je n’avais encore jamais vu plus bel homme. 

Non seulement, il était beau à tomber mais aussi très fortuné. Toute blague à part, il aurait été laid et de surcroit sans le sou, il n’aurait eu aucune chance avec moi. C’est dit, parce qu’ici, cacher la vérité n’a pas de sens. De plus pour une jeune femme qui se voyait déjà finir seule ou vieille fille parce que toutes ses sœurs, cousines et copines, étaient depuis longtemps déjà casées, je n’avais pas hésité à répondre positivement à ses avances. Il serait stupide, aussi, d’imaginer qu’en me demandant en mariage, lui ne savait pas qu’il faisait le bon choix. Par contre, je ne m’imaginais pas qu’il y aurait autant de jalousie et de machinations pour annuler les célébrations de notre union. Sans mon époux qui avait su comment gérer et faire capoter certaines bassesses, nous n’aurions sans doute jamais réussi à former un couple.   

Il me semble important de préciser que nous avons vécu séparés, moi dans ma ville et lui à la campagne. Nous nous étions entendus qu’il en soit ainsi afin que je puisse continuer de travailler et pour permettre à nos enfants d’être scolarisés. Il va sans dire que trouver un équilibre dans ce genre de situation n’avait pas été évident. Au fil du temps, les choses se corsaient de plus en plus dans notre couple. A de nombreuses reprises mon époux qui en avait marre de faire des déplacements quasi quotidiens exigeait de moi l’abandon de mon poste pour vivre définitivement à ses côtés. Pour m’amadouer, il disait vouloir engager un chauffeur pour conduire nos enfants à leur école. Je n’avais jamais cédé. Comment concevoir que mes petits restent toute une journée éloignés de moi et qu’ils supportent autant de kilomètres deux fois par jour? Je peux vous assurer qu’il remettait constamment ce sujet sur le tapis.  

Mon époux avait même osé avancer qu’il s’en fichait des études de ses gosses. Qu’ils avaient besoin d’un père en forme pour n’avoir jamais à se soucier de quoi que ce soit et encore moins de se soucier de n’avoir pas de job plus tard. Les disputes entre nous à ce sujet n’en finissaient pas, mais je m’en balançais. Je me forçais seulement -et à mort- de tenir le coup. Surtout, mille fois plus encore, après avoir distinctement entendu une de mes cousines siffler qu’elle avait mal de penser que mes magnifiques gosses finiront par traire les vaches ou surveiller les moutons, comme leur père. Qu’elle n’avait aucun doute que tel sera l’avenir qui les attend et sûrement pas autre chose, vu que l’idiote que je suis n’excelle que dans ses manières d’exhiber le fait qu’elle est devenue riche maintenant.  Nul doute, que face à ce genre de perfidie et à d’autres que je devinais encore plus odieuses, je devais me battre. Alors pour faire ravaler leur venin à toutes les langues de vipères connues ou inconnues, et aussi pour monter en grade dans l’estime de mon époux,  je m’étais fixé pour suprême mission d’aider mes enfants à avoir un cursus scolaire des plus exemplaires.    

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Je m’étais farcie un sacré boulot, sans compter les rencontres avec les multiples contrariétés, mais je n’en démordais quasiment jamais. Quand je n’avais plus été en mesure de les assister personnellement, j’avais trouvé pour chacun de mes quatre garçons, le moyen de leur assurer des cours de soutien à domicile. De la valse des visiteurs chez moi, j’en soupais, sans parler de ce qu’ils me coûtaient en financement. Je le voyais filer mon salaire et même une bonne partie de mes économies, mais je n’éprouvais aucun regret parce que c’était pour la bonne cause. Je supportais par-dessus le marché la présence de mon époux plus irascible que de coutume parce que ça jazzait en veux-tu en voilà dans mon dos. Cette épopée avait porté ses fruits jusqu’au bac et aucun des résultats de mes enfants n’a été en dessous de la moyenne ; et ce, dans toutes les matières. Je n’avais réellement soufflé que lorsque chacun de mes garçons avait été inscrit dans la branche d’études qui lui tenait le plus à cœur et à l’étranger. Et même en sachant qu’ils étaient capables désormais de s’en sortir tous seuls, je gardais un œil très vigilant sur leurs résultats.  

Avoir un autre enfant à mon âge ne m’était pas conseillé par mon médecin, mais je n’avais que cette solution pour éviter que mon époux se désintéresse de moi.  Depuis le départ de nos enfants, notre relation de couple s’était étiolée, le vide se ressentait à plein nez. Parce qu’il fallait l’empêcher de me remplacer, j’avais pris la décision tout en sachant que je pouvais y laisser la vie de nous remettre à pouponner. Nous avons eu une fille, un cadeau inespéré, un soleil éclatant dans notre existence. Avec nos garçons, mon époux n’avait jamais été aussi gaga et papa poule. Il l’a gâtée pourrie cette enfant vraiment. Et comme nous avons dû vivre tous ensemble dans la même maison avec lui, et que j’ai fini aussi par prendre ma retraite anticipée, le problème d’aller à l’école du village s’était posé.   

Jusque-là, je n’avais pas réagi, parce qu’elle était encore petite et que la force de me battre me faisait défaut. Mais je me rends compte chaque jour que j’ai été une mère indigne qui n’a pas pris soin de lui enseigner à la maison au moins l’alphabet, les chiffres, de lui donner de quoi gribouiller, compter, lire, apprendre des chansons, etc. Pour avoir la paix, comme ça, pour rien, j’ai volontairement délaissé ma petite-fille avec, entre les mains, du matin au soir, une tablette, ou la dernière version de la marque la plus chère de portable. Que des cadeaux de son papa qui continue d’avancer qu’il est prêt à lui léguer tous ses biens et toute sa fortune, juste pour me tranquilliser et que j’arrête de persécuter son ange. J’ai fait fi de son baratin, sachant malgré tout qu’il en était bien capable. Finalement, la mettre à l’école à son âge, elle qui n’a eu que très peu d’instruction et de très mauvaises habitudes, s’est révélé être quelque chose d’insoutenable et titanesque.  

Son comportement avec moi, ses maitresses, ses petits camarades de classe, avec notre chauffeur, est bien plus qu’éreintant, aussi bien pour elle que pour nous tous. Mais parce qu’elle est une fille justement, elle ne paie rien pour attendre. Mon seul et unique job de maintenant sera de rattraper le temps perdu. Je me fais la promesse solennelle d’être encore plus impitoyable sur ses résultats que je ne l’ai été avec nos garçons». 

Mariem Bennani

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