mardi 22 août 2017

Ils n’oublient pas ce que j’étais…

Wafik, 30 ans, vendeur informel, est aujourd’hui marié et a un enfant. Pourtant, les marques de son passé de délinquant toxico dangereux lui collent à la peau. Voici son récit.

«Je ne peux quand même pas me mentir et oser en vouloir aux gens, leur imposer de fermer les yeux ou de regarder ailleurs lorsqu’ils se trouvent en face de moi. Me voiler la face ce serait un comble, non? Parce que mon passé, il est là, gravé sur moi, indélébile.
Oui, j’ai été un toxico dangereux dans ma jeunesse. Ces tatouages de la barbarie que vous voyez là sur ma peau, ce sont de mauvais souvenirs, des cauchemars d’une vie de petite racaille qui se complaisait dans la défonce et la violence. Aujourd’hui, tout a changé dans ma vie, ce voyou que j’étais me dégoute. Il faut me croire, je me suis vraiment assagi. En plus, je me suis rangé, j’ai une petite famille à nourrir. Et si vous pensez que je suis une exception, je vous répondrai que vous avez sûrement raison. Je regrette tout et surtout d’avoir fichu ma jeunesse en l’air. Si seulement le temps pouvait faire marche arrière!

Autrefois, j’ai été un enfant terrible, exécrant l’autorité quelle que soit la forme sous laquelle elle pouvait se manifester. J’idolâtrais sans limites l’influence nuisible de certains amis et la rue. Vous savez, quand vous êtes jeune, le danger se tapit dans votre entourage. Que voulez-vous, il n’y a rien d’autre à faire que de se réunir au coin du quartier. C’est là que nous allions tous pointer, attirés comme par un aimant. Impossible alors de fuir le foutu salopard, celui qui vous offre votre première cigarette, ensuite votre première «taffe» de joint, ensuite le ticket pour votre premier voyage au pays de la défonce. Il ne faut pas vous leurrer, c’est comme ça que ça se passe. Il vous fascinera par ses manières, la vulgarité de ses propos et sa force. Vous n’aurez qu’une seule envie, c’est de lui ressembler et lui plaire. Il deviendra votre frère, votre parrain, votre maître… Plus tard, il se muera en votre bourreau. Il faut dire aussi que ces saletés de drogues, surtout les pastilles, très vite vous font devenir accro. S’en suivront inévitablement les problèmes, parce ce qu’il vous faut de l’argent, la dose n’est pas gratuite. Les premières victimes sont toujours les pauvres parents. Ensuite, les autres. Vous deviendrez voleur, dealer, membre d’une bande. Dans ces dédales de la délinquance pure et dure, s’orchestrent aussi les rixes. J’en garde les séquelles. Arrivés à ce stade, vient le panneau ‘‘stop’’ sur lequel se lit prison ou mort. La plupart de ces infortunés sombrent complètement. Allez vous renseigner, tout le monde tremble de savoir que des gugusses de ce genre sont en liberté, même leurs parents. Ils sèment la terreur chez eux, dans le quartier où ils résident et partout où ils se déplacent.
En ce qui me concerne, je n’ai pris conscience de ce que j’étais que lorsque ma pauvre mère s’en est allée au ciel, alors que je purgeais ma peine. J’ai compris à 19 ans que j’étais seul au monde, que personne n’allait jamais s’inquiéter de mon sort et ne viendrait me dépanner et m’apporter ‘‘le panier’’ en prison. Mes frères et sœurs avaient même abandonné ma mère à cause de moi. Je ne leur en veux pas, ils avaient raison, c’est mon statut de père aujourd’hui qui me fait avouer cette vérité. Se priver au profit d’un camé est tout simplement idiot. A ma sortie de prison, il n’y avait personne et je n’avais pas le sou. La mort de ma mère m’avait rendu fou. Je n’avais cessé de pleurer. Rentré chez moi, j’avais tenté de me suicider, ces traces sur mes poignets en témoignent. J’ai été sauvé in extremis par mes voisins de pallier, mon sang avait coulé jusque devant leur porte. Ils ont eu beaucoup de compassion à mon égard, alors que je leur en avais fait voir de toutes les couleurs, autrefois. Des gens charitables, tranquilles comme il n’en existe plus. C’est avec leur fille que je me suis marié, c’est miraculeux, non? Vous pouvez me croire, ma femme n’aurait jamais accepté de lier sa vie à la mienne si j’étais resté ce voyou qui passait son temps à traîner avec ceux qui me faisaient descendre en enfer.
Pour échapper à la gangrène, je m’étais accroché à mon plus vieil ami qui, très tôt, avait eu en charge toute une famille, sa mère et 8 frères et sœurs, tous des gamins en bas âge. Le père avait émigré en Libye pour y travailler, puis il a disparu sans jamais donner de ses nouvelles. Pour s’en sortir, mon ami n’avait pas eu d’autre choix que de laisser tomber ses études et d’aller vendre des fruits dans un cageot sur le trottoir. Un maigre revenu par rapport aux attentes et besoins de toute une armada, mais au moins les gamins ne sortaient pas pour aller faire la manche. Chaque jour, je m’en allais avec lui en médina pour tenter de me faire embaucher pour n’importe quel job. Tous ceux que je sollicitais m’envoyaient balader illico presto, je faisais peur. Certaines de mes cicatrices étaient encore bien visibles et accablantes. Même lorsque je m’improvisais en gardien de voiture pour m’enrichir de quelques pièces, les gens s’empressaient de remonter leurs vitres et dégageaient leur véhicule en trombe comme s’ils avaient vu surgir le diable. J’ai même vu des passants se retourner plusieurs fois pour bien s’assurer que je n’étais pas à leur poursuite. Tous me faisaient comprendre que mon aspect était hideux, rédhibitoire… Ces balafres et entailles sur mon front, mes joues, mes bras, également sur le dos, sur le ventre, c’est vrai, elles étaient abominables, elles le sont encore. Toutes ne me faisaient pas autant mal que celle de mon cœur. J’aurais pu flancher et aller retrouver les sentiers du malheur. Fort heureusement, non. Sans aucun doute, j’étais sous la protection de l’âme de ma défunte mère. Sans oublier la générosité de mon ami qui me voyait revenir tout le temps penaud. Il finit par me proposer de l’aider, mais de rester toujours un peu en retrait pour habituer la clientèle à mon aspect. Il me recommanda avec insistance de faire la sourde oreille à toute sorte de provocation et de faire comprendre aux uns et aux autres que j’étais inoffensif. C’est ce que je fis. Bien sûr, je ne vais pas mentir, les premiers temps ont été une horreur. J’ai été attaqué en premier par d’autres vendeurs qui voyaient en moi un nouveau concurrent. Il a fallu me défendre et ôter le déguisement du gentil. Pour une fois, mon apparence avait servi à quelque chose. Combien de fois j’ai lu la terreur dans les yeux des gens lorsque je m’approchais pour les servir. Aujourd’hui, tout cela est loin derrière moi, parce que j’ai fidélisé ma clientèle avec de la courtoisie, de l’humour et surtout beaucoup de gratis. Je suis devenu vendeur informel, toujours en tandem avec mon ami. J’ai fondé une famille avec une jeune femme extraordinaire qui m’accepte tel que je suis et m’inonde de tendresse et d’attention. Nous avons un fils de 5 ans, il est ma passion. J’ai un petit secret à vous révéler: celui qui a dit que ‘‘l’habit ne fait pas le moine’’ est dans l’erreur. Depuis que je porte des vêtements de sport de qualité offerts par mes beaux-frères et que je soigne mon apparence, j’ai du succès auprès de la clientèle féminine. Je ne vais pas me plaindre, bien au contraire, c’est un avantage considérable qui augmente mes ventes et me ravit.
Actuellement, mes périodes noires sont celles où les forces de l’ordre viennent nous interdire les ventes et nous saisissent les marchandises. Je me rends compte que la laideur de ma tronche n’a pas changé. Tel un wifi qui lance des signaux qu’ils captent, je suis le premier à qui ils s’adressent de façon très rustre. Je me contente du silence, parce que c’est le meilleur moyen de leur prouver que je ne suis pas le voyou qu’ils croient. Ils s’en vont et je reprends ma nouvelle vie avec chaque jour un peu moins de personnes qui ont peur de moi et un peu plus qui me font définitivement confiance».

Mariem Bennani

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