Et moi, mon rêve brisé…

Adnane, 20 ans, est un étudiant célibataire. Le coronavirus, la faillite de son père, son rêve brisé d’aller étudier à l’étranger… Il en parle.

«Petit, j’entendais mes parents s’émerveiller sur le fabuleux destin d’un de leurs cousins. Ils n’avaient jamais cessé d’entretenir d’étroites relations avec lui et ce, depuis l’enfance. C’est grave comme ils ne tarissaient pas d’éloges sur ce dernier qui avait eu la chance d’aller poursuivre ses études aux USA. Avec beaucoup de ténacité et de discipline, mais aussi de passion pour les matières scientifiques, les portes d’un des plus prestigieux centres de recherche au monde, lui avaient été ouvertes. Il semblerait que c’était son vœu le plus cher et il s’est réalisé. Je peux vous certifier que pour moi, cet homme a toujours été le modèle parfait de la réussite. Mon idéal quoi! D’ailleurs, je n’ai jamais cessé de gazouiller aux oreilles de mes parents mon rêve de faire comme lui. Toujours, ils y répondaient ravis un «inchallah». Pourtant maintenant Dieu ne l’autorise vraiment pas pour moi.

Parce que les dés sont jetés et tout me semble perdu à jamais. J’ai l’impression depuis deux ans que mon avenir est plombé ou encore suspendu dans l’attente de je ne sais quel nouvel et obscur bouleversement. Je me sens inévitablement coincé, inapte à me ressaisir, à emprunter une autre voie, une autre sortie de secours. Etre obligé de mettre en veilleuse le cursus de la scolarité que je convoitais, à cause de ce virus qui a mis le monde sens dessus dessous, entrainant avec lui la descente aux enfers de mes parents, je n’arrive pas à le

digérer. Merci, mais les piètres solutions de rafistolage en guise d’opportunités à saisir, pas la peine de me bassiner avec. Pas la peine non plus de me saouler avec de l’optimisme boueux! Vite fait, je dégage, ou exprime mon exaspération. Je trouve infect qu’on vienne tourner le couteau dans la plaie. Heureusement, qu’il y a mon médecin pour comprendre ce que je ressens!

Par contre, l’enfoiré de coronavirus, il s’en fout royalement, lui, d’avoir réduit à néant la vie de certaines personnes. Là maintenant, ce n’est pas demain la veille que mon père pourra m’envoyer aux Etats Unis pour poursuivre mes études, comme cela était prévu et comme j’en rêvais. Il ne peut plus rien pour quoique ce soit d’ailleurs. Il n’est même plus en capacité de financer mon traitement pour calmer mes troubles psychologiques alors que mon médecin a formellement interdit l’arrêt du traitement. C’est vous dire combien notre situation est dramatique depuis que, contre son gré, mon père a définitivement fermé boutique. Avec ça, en sus, crise engendrée par le coronavirus ou pas, aucune chance pour lui d’être débarrassé de problèmes d’ordre administratif pour souffler ou pour espérer ressusciter.

Il reste cloitré à la maison comme un condamné à mort. Dans son cas, sans parjure, le feu de l’enfer doit être plus clément. C’est une pure folie de continuer d’accumuler à son solde des impôts décorés d’agios et des tonnes de factures qui resteront à jamais impayées. Indiscutablement, il n’a pas les moyens de s’offrir les compétences d’un expert en la matière, s’il y en existe, pour régulariser un tant soit peu sa situation. Ce n’est pas faute de s’y être risqué avec des tentatives de recherches personnelles mais comme toujours cela demande de l’argent et il n’en a pas. Comment et à qui l’expliquer plus clairement? Mal barré, il en a conscience même qu’il n’en ferme plus l’œil. Doit-on préparer ses funérailles ou quoi? Nous sommes accablés, sachant que mon père n’est pas un malfaiteur! Etait-ce mal d’avoir tenté de résister contre vents et marées en espérant toujours de meilleurs jours à venir. Ce n’est pas comme s’il avait eu d’autres solutions pour tenir le coup, pour ne pas renvoyer des collaborateurs tous responsables d’une famille, et pour ne pas se retrouver lui-même dans le pétrin. Y a-t-il encore une lueur d’espoir de ne pas le savoir foutu à jamais ? On essaye de prier pour obtenir un miracle…

J’ai été un étudiant docile qui se tenait à carreau pour atteindre son ambition. Et dire que dix mille fois, je m’étais défendu de me laisser aller. Impossible d’oublier ne serait-ce qu’un instant que j’étais un môme et non tout le temps un élève. Elle s’est déroulée comme ça toute mon enfance et mon adolescence. Je le répète encore je ne sortais presque jamais pour m’amuser, déconner, flirter. Pas parce que mes parents me le défendaient mais par peur de céder aux tentations qui ne manquaient pas. Sans blague, j’aurai pu très vite sombrer dans la paresse ou la délinquance comme beaucoup de jeunes, brillants ou pas.

Mais pas moi, la perpétuelle peur de l’échec était ma force ou ma faiblesse. Cette coloc intérieure, une boule au ventre ne me quittait pour ainsi dire jamais, pas même lorsque j’étais en vacances ou quand j’ai eu mon bac ou après. Je crève d’une rage tellement immense de me retrouver aujourd’hui à conter fleurette, ou me rouler les pouces. En ce moment j’aurais pu être ailleurs, sous le ciel d’une autre contrée révisant mes matières comme un malade mais heureux. C’est infernal de me remémorer combien il avait fallu lutter pour rester toujours parmi les premiers de la classe. Voyez-vous, ce n’était pas le cas de tous mes camarades, ceux avec qui j’ai grandi. Nous étions vraiment une poignée à entretenir d’année en année scolaire une sorte de challenge pour nous disputer le meilleur résultat, le meilleur classement.

Si je suis jaloux d’eux parce qu’ils continuent dans la même voie et moi non ? Mais très certainement ! Pourquoi mentir ? Personne ne peut s’imaginer à quel point je me fais violence pour ne pas montrer au monde entier la manière dont se manifeste mon énorme colère contre l’iniquité. Ce self contrôle qui tient encore, figurez-vous que je le dois à une généreuse assistance médicale. Elle m’a permis aussi de mettre un stop momentané à mon égoïsme, par égard à ce qui se passe actuellement dans ma famille, qu’on le nomme ruine, déconfiture, ou chaos.»

Mariem Bennani

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