dimanche 20 août 2017

De quasi-tombeaux roulants !

Hamad, 58 ans, est un cadre, marié, père de 4 enfants. Un jour, un accident de la circulation le force à utiliser les transports en commun… Et le voilà découvrant un monde qu’il ne connaissait pas!

«Lorsque j’entendais parler des problèmes que rencontrent les gens qui arrivent trop souvent en retard à cause du transport en commun, je ne réalisais pas. Et ces gens, je ne les plaignais pas. J’étais intimement convaincu qu’ils essayaient juste de trouver des excuses. Il a fallu que j’en expérimente, contre mon gré, l’aventure pour que je change complètement d’avis. Oui, ce qui à mon sens doit être un cauchemar pour un travailleur, un étudiant ou autre, c’est de se déplacer au moyen de transports en commun, surtout les bus. Je les ai tous essayés, mais c’est ce dernier, le moins cher, donc le plus utilisé qui est le pire.
Laissez-moi vous dire que c’est une jungle où le danger rôde à tout moment. Franchement, tous les usagers sont des combattants qu’il faut décorer de médailles pour leur patience et leur bravoure.

Depuis un mois, j’endure tout cela, mais ce qui me fait mal, ce n’est pas l’expérience en elle-même. Si je bouillonne intérieurement, ce n’est pas pour moi. Dans quelques jours, ma voiture sera prête, le cours de mon existence reprendra. Pour moi, tout cela ne sera plus qu’un mauvais rêve… Mais pas pour ces pauvres gens que j’ai côtoyés. C’est pour eux que je suis en colère. Maintenant, je les comprends et les plains de toute mon âme.
Et dire qu’il y a quelques temps, lorsqu’enfin j’aménageais dans ma nouvelle maison, mes préoccupations étaient d’un tout autre ordre. J’avais scrupuleusement choisi son emplacement. Ce qui m’importait le plus était qu’elle soit bien en retrait du centre que je ne supportais plus. En périphérie, loin du vacarme de la pollution et des immeubles, étant motorisé, l’éloignement ne posait aucun problème. Je voulais que moi et ma petite famille soyons enfin tranquilles. C’est vrai, quelle sacrée différence que de dormir dans le calme, d’avoir quelques voisins que l’on ne voit presque jamais et un petit jardin! J’en avais par-dessus la tête des problèmes qu’impose la vie dans un immeuble, des gens, de la galère du stationnement à cause de tous ces cafés qui bourgeonnent en bas de chez vous. Nous habitions avant en plein centre-ville. Notre première acquisition était une très grosse erreur de jeunesse pour ma part. Mon épouse et mes enfants ne sont pas du tout de mon avis, mais qu’importe! Depuis que nous sommes installés, ils râlent tout le temps parce que, pour sortir et rejoindre leurs amis ou faire leurs petites emplettes, ce n’est plus aussi simple qu’avant. Mon épouse se plaint également d’avoir maintenant encore plus de charge, de travail ménager. Je les laisse parler et je reste convaincu qu’ils changeront tôt ou tard d’avis. Et puis, il y a eu cet accident de voiture, un coup du sort qui, par un concours de circonstances, vous fait prendre conscience de certaines réalités qui jusque-là n’avaient jamais eu le moindre intérêt dans votre vie. N’ayant plus de voiture pour m’en aller travailler, je me suis trouvé dans l’obligation de faire comme les autres, c’est-à-dire de prendre le grand taxi, puis le petit taxi et, après, le bus. C’était la seule solution, il était impossible d’emprunter celle de mes enfants. Fort heureusement d’ailleurs, ils n’ont pas eu à faire comme moi. Pour mon épouse, non plus, il n’y avait pas de problème. L’entreprise pour laquelle elle travaille assure le transport de ses employés. Je suis content qu’ils n’aient pas à prendre les transports en commun. J’ai honte de dire cela, mais c’est la pure vérité. Je ne peux me les imaginer traîner dans ce cirque infernal du danger. Les premiers jours, comme un touriste, je me suis offert le luxe de me payer les services d’un grand taxi personnel. C’était commode, mais horriblement coûteux. Ensuite, j’ai pris la décision de faire comme tout le monde. Je me suis alors retrouvé inconfortablement entassé avec les autres comme des sardines en boîte. Je ne supportais pas cette promiscuité avec des inconnus de toutes sortes. Pourtant bien forcé et à contre cœur, je la supportais. C’est une sorte de défi à relever avec soi-même que de s’habituer à l’insolite. Chaque matin et chaque soir, il me tardait seulement de vite trouver une place dans ces horribles bagnoles. Et puis, je me passerai de commentaires sur la conduite. Il aurait fallu sans aucun doute que je filme tout ça. Ensuite, encore une autre fine fleur en guise de cadeau du jour, trouver le petit taxi vide allant dans la même direction que la mienne. Une série de prises de tête qui, au bout de trois semaines, me firent prendre la direction du bus. Je me serais fait lyncher à la maison s’ils avaient su que je me déplaçais en bus (le comble de l’humiliation, pour eux), mais je gardais ce secret pour moi. Et puis, j’avais la chance que son arrêt terminus soit à quelques pas de chez nous. J’en prenais deux, le dernier me déposait à quelques mètres de mon travail. Je peux vous dire qu’il s’y passe des choses, des intrigues. Ces engins sont généralement pleins à craquer, le bonheur pour bien des tordus. Les bus servent une grande majorité de personnes qui n’ont pas de moyens, ni d’autre solution pour circuler. Certaines épaves, monstrueuses ferrailles rouillées et criminelles sur des roues, ne devraient jamais être autorisées à rouler sur l’asphalte. Etre dedans, c’est comme jouer à la roulette russe. Ajoutez-leur un conducteur fou furieux qui fonce, double les voitures à tort et à travers, bifurque sans crier gare… et l’accident devient inévitable. Je me pose la question de savoir si leur visite technique est en règle, leur permis de mise en circulation, leur police d’assurance, etc. Personne parmi les passagers n’ose jamais se révolter, sinon c’est «out», un dehors musclé avec en sus des insultes. Dans un bus, si vous ne faites pas attention, tout peut arriver: un vol, une attaque, un accident. J’ai vu un conducteur refermer la porte sur une femme âgée qui demandait de l’aide. J’ai vu des vicieux se frotter à des jeunes filles et des femmes; j’ai vu des voleurs en pleine action. Durant toute cette période, je ne suis jamais arrivé à l’heure à mon bureau, ni en forme. Mon humeur était irascible et mon travail beaucoup moins productif. Par contre, cette expérience m’a permis de comprendre que certaines personnes souffrent réellement et qu’en ce qui concerne les bus, il devrait y en avoir beaucoup plus et dans toutes les villes du royaume. Et ils devraient être conduits par des gens plus responsables… Enfin, qu’un parc moins vétuste garantirait la sécurité de tout le monde».

Mariem Bennani

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