J’ai fait des crêpes pour survivre…

Mimouna, 56 ans, travaille à son compte. Elle est veuve et mère de cinq enfants. Cette femme raconte comment elle a survécu à l’indigence avec cinq enfants sur les bras. Voici son récit.

«J’ai été mariée à un homme avec qui j’ai eu 5 enfants. Toutes ces années de vie commune, je ne veux même plus m’en souvenir. J’ai souffert le martyre de l’alcoolisme, des constantes infidélités et d’une belle-famille despote. Et comme si ce n’était pas suffisant, mon époux s’est arraché un jour, en me filant l’entière responsabilité d’une famille. Cet enfoiré, qui jurait de ne jamais laisser le moindre radis à ses cinq enfants, ne s’était pas relevé d’une cuite. Il était tombé raide, noyé dans son ivrognerie, tout juste dans la ruelle d’une de ses conquêtes bien connue pour sa frivolité dans leur patelin. J’avais appris cette horripilante vérité en pleine cérémonie d’obsèques.

De toutes les façons, il y avait bien longtemps que sa famille était complice de ses frasques. C’était plus que révoltant de n’avoir jamais eu leur soutien. Pire encore, ils jubilaient d’enchantement d’être de mèche avec leur fils dans ses écarts de conduite et qu’il revienne tout le temps de chez eux les poches vides. Combien de fois, n’avais-je pas dû mendier de quoi nourrir mes enfants, alors que mon mari absent dilapidait jusqu’au dernier centime de son salaire dans ses incartades. Et combien de fois n’avions-nous pas tremblé d’une menace d’expulsion de notre logement pour faute d’impayés. Il arrivait à obtenir des petits prêts bancaires pour sauter les impasses, mais ce n’était jamais ni une solution, ni suffisant.

A son décès, je n’avais pas versé de larmes pour lui mais plutôt pour le sombre futur qui m’attendait. D’ailleurs, sans beaucoup tarder, j’avais été obligée de quitter notre logement pour m’installer avec mes enfants dans le garage d’une maison. Les propriétaires, vivant à l’étranger, avaient bien voulu me le louer par charité. Eux au moins, ils ne m’avaient jamais mis le couteau sous la gorge pour m’acquitter des charges, très dérisoires du reste. Nous y avons vécu trois ans et c’est là que j’ai immédiatement démarré mon activité. Ayant sauvegardé ce qui me revenait en part d’ustensiles de cuisine, j’allais sauver ma famille d’un sombre destin. Avec l’aide de mes enfants, chaque soir nous pétrissions d’énormes bassines de pâte à pain pour confectionner et cuire le lendemain des «rghaifs», du «batbout» et aussi de la «harcha». 

Les femmes de ce quartier, par solidarité, venaient toutes nous acheter nos crêpes, nos petits pains et nos galettes de semoule. Et puis ensuite, il y avait eu les artisans, les commerçants, les étudiants pour se les arracher encore brulantes. Nous arrivions à écouler le tout et même, sans hésiter, à lâcher ce que nous avions mis de côté pour nous. Il fallait voir comment nous nous arrangions pour travailler, manger, dormir, à six dans un espace incroyablement exigu. Mais, je jure que nous nous y sentions plus sereins qu’avant en compagnie du misérable poivrot dépourvu de moralité et agressif de surcroit.  

Je ne regrette pas de ne pas avoir insisté pour placer mes enfants à l’école. De toutes les façons c’était peine perdue vu le peu de moyens dont je disposais. Et même quand cela avait été possible, ils avaient tellement cumulé de retard qu’aucun établissement scolaire n’avait voulu d’eux. Au fond, cela n’avait pas été vain de m’aider à gérer notre business. Parce qu’ils s’en sont très bien sortis, mes enfants. Ils sont ma fierté, ils m’épatent par leur pugnacité et aussi par leur aversion des tares de leur père. Grâce à eux, nous en sommes tout récemment à l’achat de notre quatrième propriété et d’une deuxième fourgonnette. Nous gérons impeccablement nos trois laiteries qui sont dotées d’un bon matériel et d’un personnel rigoureusement encadré. Nous continuons de fabriquer ce que nous maitrisons le mieux pour le bonheur d’une clientèle qui ne cesse de s’étoffer. 

Il est révolu le temps où je couchais tout contre moi mes trois petits et que les deux autres un peu plus grands se trouvaient une place entre deux bassines. Nous ne mangions jamais à notre faim et, toujours par souci d’économiser, mes vaillants garçons de quatre, cinq ans se portaient volontaires pour rapporter sur leur tout petit dos des sacs de farines et s’écorchaient les mains à sang avec les anses des bidons d’huile. Maintenant, même si je peux me permettre un peu de luxe, ces images me reviennent et me le défendent. En toute sincérité, je préfère me contenter de choses simples, beaucoup plus en accord avec ma nature profonde. Ce qui m’importe viscéralement, c’est de savoir mes enfants et mes petits enfants à l’abri de l’indigence. Je suis désormais une grand-mère comblée qui continue d’avoir le statut de patronne assistée par ses fils mais aussi par ses belles-filles toutes très économes et bosseuses.

Jamais le cours de mon existence n’aurait-pu prendre cette tournure si j’étais restée à pleurer sur mon sort. Ou à camper sur de la rancune qui m’aurait conduite vers la manifestation de quelque sotte malveillance alors qu’il était urgemment question de survie. J’ai préféré l’amnésie sur tout ce qui me faisait encore mal, pour trouver une issue de secours. Aujourd’hui, il est impossible que je ne me félicite pas d’avoir eu tant de courage pour affronter bon nombre d’épreuves.  Je vous assure que c’est un rituel que j’ai adopté pour sa miraculeuse efficacité sur mon moral. Chaque jour, à l’aube quand je me lève après mes prières, je m’adresse un court monologue tissé de mots affectueux et encourageants. Et pour tout vous dire, lui et mon huile de coude sont indissociables».

Mariem Bennani

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