jeudi 22 août 2019

Ah, ce que je suis devenu !

Abdelkrim, 52 ans, commerçant, est marié et père de trois enfants. Cet homme raconte son passé avant sa réussite dans les affaires. Voici son récit.

«Moi, le vendeur de légumes, depuis que je suis riche, je suis sollicité de toutes parts. Je sais pertinemment que ces loups qui me bombardent de mielleuses marques d’affection ne recherchent certainement pas mon amitié. C’est drôle quand même de voir tout ce petit monde autour de moi à me faire des courbettes et à me cirer les pompes. Surtout qu’il n’y a pas si longtemps, ils ne me calculaient même pas.

Je suis né dans une famille extrêmement pauvre. Mon père avait fui le trou perdu de sa campagne pour la ville, parce qu’il n’en pouvait plus de se rouler éternellement les pouces à ne rien faire. Nous avons donc atterri dans un bidonville où nous nous sommes installés sur un bout de terrain. Nous avions rapporté notre miséreux déménagement sur une charrette tirée par un âne. Notre piteux état signalait que nous avions tracé des semaines entières de route sans jamais prendre de bain. Quant à nos joues creuses et nos yeux écarquillés, ils révélaient la famine plus qu’autre chose.

Même haut comme trois pommes, mes frères, mes sœurs et moi étions conscients de la gravité de la situation. D’ailleurs, une fois sur place, chacun de nous les garçons s’en était allé de son côté pour dénicher de quoi festoyer. Il n’était pas question pour notre mère ou nos petites sœurs de bouger d’un iota, le danger rodait partout. Mon père non plus ne disparaissait pas dans la nature en les laissant seules.Il ne s’aventurait pas loin, juste dans les environs pour ramasser ce qui trainait, afin de construire une cabane.

Quelque temps plus tard, il avait pu nous offrir un semblant de toit. Cependant, notre subsistance était très aléatoire. Notre fierté nous condamnait à ne pas mendier, nous n’en avions pas l’habitude, mais nous chapardions ce que nous pouvions. Sans cela, c’est sûr que nous aurions crevé la dalle. J’avoue, pour ma part, qu’il était inadmissible que je retourne chez nous les mains vides. J’avais localisé un petit marché ambulant et j’y dérobais ce qui trainait par terre: un fruit par-ci, un légume par-là et même des branches de persil ou de menthe verte. Ma petite taille m’aidait beaucoup à me faufiler partout en dessous des étals, comme une taupe.

Nous dûmes endurer cette période de système D, le temps que mon père trouve à qui tailler des haies. Ensuite, il s’improvisa jardinier à plein temps pour quelques villas. Notre destin à nous les gamins prenait, lui aussi, une autre tournure. Nous étions analphabètes, vu que n’avions jamais été à l’école. Il était impossible à notre père de retourner d’où il venait pour obtenir tous les documents qui lui auraient permis d’avoir un livret de famille. Il a fallu attendre de nombreuses années pour que cela soit possible, de toute manière.

En attendant, puisque non scolarisés, nous avons été placés pour apprendre un métier, au lieu de sombrer fatalement dans la délinquance. Je me souviens avoir été embauché à 30 DH le mois, pour servir d’aide à un vendeur de légumes qui avait pignon sur rue. Cet homme généreux m’envoyait chaque soir avec des denrées à moitié avariées, mais elles faisaient quand même le bonheur de ma mère. C’est vrai, au moins cela servait à préparer la tambouille de huit personnes. Je suis resté accroché à ce job de nombreuses années, ce qui m’a permis d’en apprendre toutes les ficelles. A ce boulot, je dois mon aisance matérielle actuelle.

Mais avant, rien n’a été facile. Après avoir servi d’aide-vendeur très longtemps pour des clopinettes, j’ai tenté de bosser pour mon propre compte. Je m’étais débrouillé avec mes économies, du crédit et mon savoir, pour remplir la charrette de mon père. Cet épisode de ma vie,  je ne l’oublierai jamais pour tout ce qu’il m’avait coûté en efforts. Nous n’avions plus d’âne pour pousser la charrette, je devais donc me servir de la force de mes bras. En plus, ses roues, ou ce qu’il en restait, étaient complètement bousillées, empirant de ce fait mon supplice. Pendant 5 années consécutives, matin et soir, je me suis mué en un bourrin pour assurer le transport de mon étal. Mais, heureusement, ce que j’en tirais comme bénéfices pansait toutes mes souffrances.

Il m’avait fallu ruser pour enfin m’installer définitivement dans un coin de rue hyper achalandé. Je dormais, je mangeais sur place, même lorsque je devais m’absenter par obligation. C’est mon plus jeune frère qui venait me remplacer. J’ai attiré une clientèle très exigeante qui ne m’a plus jamais lâchée. Je ne fournissais à mes clients que le meilleur du marché et le plus frais en fruits et légumes, tout en étant aux petits soins avec eux. Ont afflué aussi, pour mon bonheur, des commandes pour traiteurs, ensuite pour la restauration. Mes gains m’ont permis de louer un hangar, puis, de fil en aiguille, je suis devenu vendeur de demi-gros. J’ai ouvert plusieurs boutiques, toujours dans le même créneau.

J’ai aujourd’hui plusieurs chauffeurs à ma disposition et autant de véhicules de transport pour ma marchandise. Ma fille aînée qui n’a plus voulu étudier s’occupe de ma comptabilité. Malgré son jeune âge, elle est très sérieuse, c’est ma fierté. Mon business continue d’être florissant, malgré quelques problèmes avec les impayés. A mon père, à ma mère et à ma petite famille, celle que j’ai fondée assez tard d’ailleurs, j’ai offert une résidence très confortable. Je n’ai jamais eu la grosse la tête et je continue de bosser sans artifices, parce que de mon passé, je n’oublie rien.C’est pourquoi toutes ces personnes qui tentent de se rapprocher désespérément de moi, je n’y entrevois que de l’entourloupe déguisée en marque d’affabilité».

Mariem Bennani

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