J’ai peur pour ma scolarité et celle de mes frères !

Sara, 14 ans, élève, s’inquiète pour la poursuite de sa scolarité et de celle de ses frères. Voici ce que rapporte cette jeune fille de son «combat» d’adolescente pour l’instruction…

«Si je commence par dire que mon père est un sombre idiot, beaucoup vont tout de suite imaginer que je ne suis qu’une «maskhouta el oualidine» qui vit mal son adolescence. Que je ne paie rien pour attendre le châtiment divin pour ceux comme moi, qui ne respectent pas leurs parents. Peut-être même qu’il y en aura qui s’agiteront de colère et qui iront jusqu’à me souhaiter une bonne correction.  Sauf que tous se trompent sur mon compte, parce qu’à mes yeux, ce que j’avance est tout à fait légitime. 

Pour commencer, il faudrait que je parle d’abord de mes parents qui sont de simples gens sans instruction, nés dans les fins fonds de la campagne. Persécutés sans répit par d’injustes manigances de leurs proches et le manque d’opportunités de travail, ils s’étaient vus obligés de décamper pour éviter une désunion. Il semblerait qu’ils avaient bien galéré avant de pouvoir s’installer et avoir des enfants. Franchement, moi, de ce passé, je ne le connais pas. Je n’ai connu que cette maison où j’ai grandi et qui a été construite petit à petit. Même que ses murs de l’extérieur ne sont toujours pas peints. Il faut bien reconnaitre quand même que mon père s’en est bien sorti, grâce à son dur travail sur des chantiers de construction. Clairement que sans cela, nous n’aurions pas eu la chance d’avoir un toit sur la tête bien à nous.

Ce que je reproche par-dessus tout à mon père c’est de nous faire vivre l’enfer tout le temps en restant campé sur des idées moyenâgeuses et stupides. Vraiment c’est un bougre, qui soutient avec une incompréhensible fermeté un raisonnement qui risque fort bien de nous desservir, surtout mes deux jeunes frères. Ce qu’il avance les concernant est révoltant et nous désespère ma mère et moi. Selon lui, il n’est pas nécessaire d’être trop sévère avec eux, que s’ils n’ont pas de bons résultats scolaires ce n’est pas la fin du monde. Parce que ce sont des hommes qui au pire des cas, pourront comme lui se dégoter un job de maçon, de conducteur de bus ou de car, de vendeur ambulant, ou qu’importe quoi du genre. A ces dires, ma mère disjoncte à faire sauter le câble et il n’y a pas à redire, cela se comprend. Fort heureusement, j’ai eu la chance d’être l’ainée et de l’avoir échappée belle avant que mes frangins n’arrivent. En ce qui me concerne, il dit que je suis une miraculée d’être arrivée au collège et que je n’ai pas besoin de plus que ça.  Mais franchement, cette situation n’a rien de réjouissant.

Ma mère, en revanche, bien qu’elle soit analphabète, a bien compris l’importance de l’instruction de ses enfants et de veiller à ce qu’elle soit primordiale. Justement, elle avait commencé avec moi et ce, depuis ma toute petite enfance. Elle ne m’avait jamais laissée jouer comme bon me semblait dans la rue avec les enfants du voisinage. Pendant que mon père était absent, tout en faisant son ménage et sa popote, elle m’accordait patience et attention. Il n’y a pas de doute, c’est grâce à cela que je suis devenue une élève studieuse, très appliquée dans ses devoirs scolaires et très ambitieuse. Je peux vous dire, que la chose est tellement ancrée en moi que ma mère n’a pas besoin de me supplier pour l’aider à encadrer mes deux jeunes frères. 

Malgré l’opposition avérée de mon père, qui de surcroit ne supporte pas que sa parole soit ignorée, elle et moi nous nous soutenons. Je vous jure qu’elle n’en démord jamais, peu importe que cela déborde souvent sur de violentes disputes. C’est dingue mais je ne l’ai jamais vue, après une grosse tourmente avec lui, aller s’affaler sur une banquette pour remettre de l’ordre dans ses esprits ou pleurer. Comme pour conjurer un mauvais sort, elle s’active immédiatement dans quelque chose. Le plus souvent dans le tri minutieux et le broyage de graines et d’épices mystérieuses destinées à la préparation d’une potion au miel pur qu’elle dit être un incomparable fortifiant de la mémoire et qui facilite aussi l’apprentissage. De ce truc au goût bizarre, depuis toujours nous en avalons chaque matin et chaque soir une cuillérée sans broncher. Je rajouterai qu’elle promet sans se fatiguer de le répéter que celui d’entre nous qui oserait en parler à quiconque au monde, verrait sa langue coupée au ciseau. Son effet? Bof, peut-être qu’il nous protègera un jour de la maladie d’Alzheimer parce qu’il ne nous dispense pas de passer des heures à essayer de retenir une page de cours. 

Mais tous ces efforts ont failli être vains et ce, à cause de l’inattendue pandémie de coronavirus. Elle qui a failli aussi faire voler en éclat le couple de nos parents et notre petite famille. Cette histoire de faire rentrer un ordinateur à la maison pour que nous ne soyons pas privés d’enseignement n’est pas passée comme une lettre à la poste. Mon père ne voulait pas en entendre parler et il est resté perché sur son refus. Le confinement, l’arrêt du travail et toute la déconfiture qui s’annonçait, l’avaient rendu encore plus ignoble. Sans cet acharnement de ma mère pour nos études, je me demande ce que nous serions devenus. D’ailleurs tout de suite après le déconfinement, sa décision de ne plus être à la totale merci de son mari sur le plan financier pour une raison évidente, était prise. Elle attendait donc le départ de mon père à son boulot, pour s’en aller à son tour en catimini aider une de ses anciennes patronnes dans son ménage. Elle pouvait compter sur moi durant son absence de deux ou trois heures pour la surveillance de la maison et pour mon silence. Le résultat de sa démarche a été rapide.  Quelques jours après avoir confié son dilemme a cette généreuse dame, elle lui avait offert les vieux ordinateurs et téléphones portables de ces enfants. Avec en sus, à sa charge, leur remise en marche par un réparateur avec qui elle avait l’habitude de traiter. 

Le seul gros problème qu’il fallait surmonter, c’était de pouvoir mentir à mon père sur leur acheminement jusqu’à nous. Je ne sais encore par quel miracle, il a gobé l’histoire inventée de la visite à notre domicile de la dame qu’il connait et de son don. Par contre, il ne cesse depuis de nous rendre la vie impossible en provoquant ma mère avec ses idées incongrues de nous déscolariser tout en menaçant sans arrêt de détruire tous ces appareils et qu’ils vont passer à la casse. Cela s’entend quand il hurle n’être plus en capacité d’assurer tous les frais de la maison et vise mes petits frères pour l’aider, même s’ils devaient aller mendier du travail au petit marché d’à côté… Mais nous tenons bon… Du moins jusqu’à présent».

Mariem Bennani  

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