mercredi 20 novembre 2019

Hachem Tyal psychiatre, psychothérapeute et psychanalyste

Hachem Tyal psychiatre, psychothérapeute et psychanalyste

Les derniers chiffres sur la santé mentale au Maroc sont ahurissants. D’autant plus que le Maroc manque terriblement d’infrastructures hospitalières adaptées et de professionnels de la santé formés dans le traitement de ces pathologies.

Dans cet entretien, Hachem Tyal psychiatre, psychothérapeute et psychanalyste, nous explique ce qu’est le trouble mental en particulier et la maladie mentale en général. Il insiste également sur l’importance de la conjugaison des efforts pour combattre l’exclusion et la stigmatisation dont souffrent les personnes atteintes de troubles mentaux, ainsi que leurs familles. Notre interlocuteur souligne que les pouvoirs publics, la société civile, le secteur d’exercice de la psychiatrie public et privé, doivent unir leurs efforts pour atténuer les souffrances des personnes atteintes de maladies mentales et psychologiques, ainsi que de leurs familles.

«Dans le Maroc d’aujourd’hui, trouble mental ne doit plus rimer avec exclusion sociale».

En tant que spécialiste praticien, qu’elle définition donnez-vous au trouble mental ?

Il faut distinguer ici trois notions différentes. La santé mentale, la souffrance psychologique et le trouble mental qu’on peut appeler trouble psychique ou trouble psychologique.  

La santé mentale est une notion bien définie par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). C’est un état de bien-être qui permet à un individu de réaliser son potentiel, de faire face aux difficultés normales de la vie, de travailler avec succès et de manière productive en l’absence de toute maladie mentale. C’est ce bien-être qui permet à tout être humain de remplir ses tâches quotidiennes de manière adaptée.   

On parle de souffrance psychologique, dès lors qu’un individu se trouve dans une situation de mal-être liée à un évènement difficile à gérer, qui ne perdure le plus souvent pas.

Concernant le trouble mental ou trouble psychique, on commence à en parler lorsque l’état psychologique dysfonctionnel d’une personne commence à se répercuter durablement sur son quotidien avec des conséquences à moyen et long terme sur sa vie personnelle, professionnelle et sociale. Cet état est également lié à la notion de «normes sociales et culturelles». C’est ainsi que dès qu’on s’écarte d’un cadre pré-établi par la société, d’une représentation que la société a du normal et du pathologique, la personne présentant un trouble mental va être considérée comme mentalement «anormale».

A partir de quand les troubles mentaux deviennent pathologiques ?

Quand le trouble mental s’installe on parle alors de pathologies mentales avérées. Précisons que les maladies mentales sont les mêmes que l’on soit au Maroc ou dans d’autres pays. C’est la manière dont elles s’expriment qui peut changer avec la culture du pays.  

Dans notre pays, la société marocaine fait la distinction entre maladies psychologiques  et maladies mentales ou psychiques. La notion de maladie psychologique renvoie ainsi, pour le marocain, à des maladies caractérisées par des troubles du comportement associés à des angoisses ingérables qui sont à l’origine de ces troubles mais qui ne perturbent par chez eux leur rapport à la réalité. Malgré leurs difficultés ces malades restent quand même “normaux” aux yeux de la société.

La notion de maladie mentale ou maladie psychique (amrad aaquliya), quant à elle, est considérée comme un ensemble de comportements, de manières de penser et d’émotions, dans lesquels ce n’est pas l’angoisse qui domine mais l’étrangeté et la bizarrerie qui imprègnent tout ce que vivent et font ces malades. Ce sont ces personnes qui sont considérées comme “anormales” aux yeux de la société.

Il faut préciser ici que le sentiment d’angoisse n’est pas toujours synonyme de trouble mental. Il existe en effet une angoisse dite normale qui est une angoisse liée à une situation de vie ou à une perception interne inquiétante, qui a donc du sens, et qui s’estompe spontanément. Tout le monde peut la vivre. Elle ne saurait donc être considérée comme signe de pathologie mentale. Dans ce cas précis, on parle plutôt d’angoisse adaptée et passagère.

Selon le dernier rapport du CNDH 48% des Marocains seraient atteints de troubles mentaux. Qu’en pensez-vous ?

Plusieurs troubles psychologiques mineurs ont dû être englobés par ce rapport pour aboutir à ce pourcentage. Ce qu’il faut savoir c’est que le nombre de personnes souffrants de troubles mentaux au Maroc, ne diffère certainement pas de ceux qu’on retrouve dans les pays étrangers, à savoir que 1 marocain sur 5 présente un trouble mental comme le stipule, dans ses rapports, l’Organisation Mondiale de la Santé. Ce qui fait la différence entre un pays et un autre dans ce domaine, est davantage lié à la représentation des troubles mentaux et la manière avec laquelle sont traitées les personnes qui en souffrent.

Le Maroc manque d’infrastructures adéquates en matière de traitement des troubles mentaux, notamment dans les régions les plus éloignées du pays.  Comment peut-on remédier à cette situation?

Le manque d’infrastructures adaptées aux besoins des personnes atteintes de troubles mentaux empêche, bien évidemment, une prise en charge adéquate de cette catégorie de la population. Parallèlement à la mise en place d’infrastructures hospitalières dispensant des soins de qualité et le recrutement de ressources humaines qualifiées et motivées, il faut impérativement repenser la manière avec laquelle les troubles psychiques sont perçus par la société toute entière. En effet, force est de constater qu’au Maroc, les personnes qui souffrent de troubles psychiques continuent à être rejetées, marginalisées et stigmatisées par la société.

Dans ce contexte il faut faciliter l’accès aux soins au citoyen par l’octroi de la prise en charge totale de leurs soins aux malades mentaux chroniques qui revêt un caractère urgent; développer des structures de proximité; motiver les professionnels de la santé mentale.  En plus de ces 3 points, il serait très important de donner toute sa place à ce qui est appelé, la réhabilitation psychosociale, laquelle consiste en une approche thérapeutique multifocale des troubles mentaux chroniques basée sur des approches comme la remédiation cognitive, la psychothérapie individuelle et en groupe, la psychoéducation, l’ergothérapie, la réinsertion sociale et professionnelle, outre la prise ne charge de la famille,  outils de soin indispensables pour aboutir au rétablissement, au vrai sens du mot, des malades mentaux.

Cette réhabilitation doit se faire dans des centres spécialisés financés par l’état et gérés par les associations dans toutes les régions et préfectures du royaume.  Ce qui vient d’être dit ne peut avoir de sens sans donner toute leur place aux familles de patients qui, si elles sont aidées par des programmes spécialisés comme le programme profamilles, réduit de 50% le risque de rechutes des patients.  On voit là combien la psychiatrie est une discipline médicale très particulière qui ne peut se limiter au seul acte de prescrire des traitements. Le malade mental doit, en effet, être pris en charge dans sa globalité, en faisant preuve d’un grand sens de l’écoute à l’égard des malades et de leurs proches.

Certes, grâce en particulier aux initiatives royales pour l’amélioration de la prise en charge des personnes atteintes de troubles mentaux, le Maroc a fait un bond en avant dans ce domaine. Cependant, beaucoup reste à faire.

La Société civile, le corps médical et les pouvoirs publics, sont appelés à conjuguer leurs efforts pour améliorer la santé mentale dans le Royaume. Dans le Maroc d’aujourd’hui, trouble mental ne doit plus rimer avec exclusion sociale et ne doit plus exclure les familles des malades.

Propos recueillis par Mohcine Lourhzal

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