lundi 23 septembre 2019

Indifférence des citoyens, absence de démocratie interne, scissions…

Que deviennent les syndicats au Maroc?

Ph: Soufiane Benkhadra

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Au 18ème siècle, l’Europe a connu une lutte entre les défenseurs du capitalisme sauvage et ceux qui se sont rangés du côté de la classe ouvrière. Il s’en est suivi la reconnaissance par les autorités françaises (1848) et britanniques (1871) du rôle des syndicats. Au Maroc, les centrales syndicales –dont la 1ère a vu le jour en 1955, à la veille de l’Indépendance- ne parviennent toujours pas à convaincre de leur utilité.

A l’image des partis politiques marocains, les centrales syndicales n’attirent plus les foules. Au fil des années, le divorce entre les citoyens et les syndicats est devenu réel pour plusieurs raisons, notamment les déceptions successives vécues par les travailleurs. 

Les Marocains de moins en moins syndicalisés

En 2017, le Haut-commissariat au Plan (HCP) a réalisé une étude sur le degré de syndicalisation des Marocains. Il en est ressorti que 10.282.000 personnes, soit 96,6% des actifs occupés, ne sont pas affiliées à une organisation syndicale ou professionnelle, aussi bien dans le milieu rural qu’urbain.

Par ailleurs, il s’est également avéré que les syndicats n’inspirent plus confiance et que les raisons à cela sont multiples. En effet, selon les observateurs de la scène syndicale, l’image véhiculée par les syndicats dans le Royaume est celle d’organisations qui bafouent la démocratie interne et le principe même de l’alternance au sein de leurs instances décisionnelles. C’est certainement à cause de cette carence de démocratie que les centrales syndicales ont été longtemps dirigées par les mêmes figures. Ces dernières se sont retrouvées, au fil des décennies, complètement déphasées par rapport aux citoyens et leurs aspirations, surtout à l’ère des nouvelles technologies, de l’information et de la communication.

Cette absence flagrante d’adaptation et de compréhension des attentes des travailleurs de la part des chefs syndicaux a considérablement  affaibli ces organisations.

Dans les démocraties occidentales, les syndicats jouent un véritable rôle. Ceci fait qu’ils sont respectés par leurs partenaires sociaux. Mais, au Maroc, le blocage du dialogue social qui a duré plusieurs semaines en dit long. Il a fallu que le ministère de l’Intérieur prenne le taureau par les cornes pour que l’Exécutif se décide enfin à donner suite au dossier revendicatif des syndicats.   

L’incapacité des centrales syndicales de se faire entendre et de convaincre a été clairement soulevée par le Secrétaire général du Parti du Progrès et du Socialisme (PPS). Invité sur le plateau de l’émission «Confidences de presse», diffusée dimanche 28 avril 2019 sur 2M, Nabil Benabdallah a affirmé que l’accord social conclu le 25 avril 2019 entre le gouvernement, les syndicats les plus représentatifs et la CGEM aurait pu être meilleur en termes de contenu. Pour Benabdallah, le précédent gouvernement avait proposé une meilleure offre sociale, mais les querelles et l’absence de cohésion entre les syndicats a empêché que cet accord soit signé.  

Quand le partisan et le syndical s’entremêlent 

L’interférence du politique sur le volet purement syndical est une réalité au Maroc. Cette situation s’est depuis toujours répercutée négativement  sur le fonctionnement interne des organisations syndicales. Pire, les dernières années ont été marquées par un feuilleton de scissions qui ont ébranlé et décrédibilisé davantage l’action des syndicats dans le Royaume. Si les centrales syndicales les plus représentatives sont actuellement quatre (UMT, CDT, UGTM et UNTM),  le nombre total des syndicats au Maroc s’élève à 28. Certes, le multi-syndicalisme est nécessaire pour l’image démocratique d’un pays. Mais au Maroc, il n’en demeure pas moins que l’existence d’un grand nombre de syndicats affaiblit leur action, entretient la division et sème le doute sur leur utilité.  

L’autre aspect -et pas des moindres-, qui décrédibilise totalement l’action des syndicats dans le pays, est lié à l’appartenance de certaines de ces organisations à des partis politiques. En effet, les syndicats, dans leur grande majorité, dépendent de la volonté des partis politiques auxquels ils sont adossés. Certains de ces syndicats constituent, aux yeux de beaucoup de Marocains, un réservoir électoral et un canal d’influence politique utilisé comme carte de pression sur le gouvernement, ni plus, ni moins. L’Union Nationale du Travail au Maroc (UNMT), proche du Parti de la Justice et du Développement (PJD), est l’exemple éloquent du lien parti-syndicat. On se rappelle comment ce syndicat a été l’un des fervents opposants de la politique du gouvernement de Abbas El Fassi (Parti de l’Istiqlal), avant de mettre beaucoup d’eau dans son «thé» depuis que le PJD dirige l’Exécutif. D’autres syndicats se sont, pour leur part, positionnés dans l’opposition, après avoir longtemps soutenu la politique du parti de la balance quand il dirigeait le gouvernement.  C’est le cas par exemple de la Fédération Démocratique du Travail (FDT), bras syndical de l’Union Socialiste des Forces Populaires (USFP), ou encore de l’Union Générale des Travailleurs du Maroc (UGTM) carrément liée au Parti de l’Istiqlal. Les deux syndicats qui ont, depuis leur création, revendiqué leur indépendance vis-à-vis de l’ensemble des formations politiques marocaines sont l’Union Marocaine du Travail (UMT) et la Confédération Démocratique du Travail (CDT).

Dès sa naissance à la veille de l’indépendance, l’UMT a clairement défendu son indépendance décisionnelle. C’est la raison pour laquelle cette centrale syndicale avait rompu ses liens avec l’Union Nationale des Forces Populaires (UNFP), parti avec lequel elle avait des affinités politiques.

Pour ce qui est de la CDT, son statut demeure quelque peu flou. A ce jour, on ne sait pas vraiment si ce syndicat est réellement indépendant. Ce qui est sûr, c’est qu’au lendemain de la scission qu’a connue l’USFP en 2001, donnant naissance au parti du Congrès National Ittihadi (CNI), la CDT a connu une série de démissions. Pour l’histoire, la scission qu’a connue l’USFP en 2001 est intervenue lors de la tenue du sixième congrès du parti socialiste. Les initiateurs de ce mouvement ont invoqué, à l’époque, des irrégularités dans l’élection des congressistes.

Le dahir du 16 juillet 1957 régissant les syndicats professionnels constitue la base juridique fondamentale des droits et des libertés syndicaux. Il stipule, entre autres, que les organisations syndicales participent à l’organisation et à la représentation des citoyens.

Les plus nostalgiques parmi les citoyens qui ont consacré leur vie au militantisme engagé estiment que les syndicats marocains, dans leur configuration actuelle, se sont tristement transformés en des organisations de circonstances, notamment en périodes électorales…

Mohcine Lourhzal

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