samedi 22 février 2020

Hicham Moussaoui, enseignant universitaire

«La décision de l’Istiqlal est tombée au mauvais moment»

Hicham Moussaoui

Quel commentaire faites-vous à propos de l’évolution des événements sur la scène politique nationale?

J’estime que la décision du retrait du Parti de l’Istiqlal du gouvernement de Benkirane est tombée au mauvais moment. Car la situation économique est vraiment très inquiétante et très critique. Les équilibres macroéconomiques continuent de se dégrader. Comme exemple concret, à fin 2012, le déficit public a représenté près de 7% du PIB. Ce qui est encore plus embêtant, c’est que la descente aux enfers continue.

Sur les quatre premiers mois de l’année en cours, le déficit public est estimé à 21 milliards de dirhams, soit le double du montant du déficit au cours de la même période de l’année dernière (10 milliards). Ce qui veut dire que, si on continue sur cette cadence, il sera impossible de réaliser l’objectif d’atteindre un taux de croissance de 5,5% ayant été fixé par la loi de Finances 2013. Certes, compte tenu des bonnes perspectives de la campagne agricole, on va avoir un déficit qui sera moindre que l’année dernière. Mais il ne descendra pas à moins de 6%. On va être dans une fourchette entre 6 et 7%.
A côté de cela, il y a l’aggravation du déficit commercial. En effet, fin 2012, on a atteint un record, soit 200 milliards de dirhams. De même, en ce qui concerne les réserves de change, on est à peine à quatre mois d’importations. Bref, tous les indicateurs sont au rouge. Quand le Parti de l’Istiqlal décide donc de se retirer du gouvernement -au moment même où on a vraiment besoin d’un gouvernement qui soit cohérent et solide-, ce parti casse la majorité et crée une certaine instabilité politique.

Quel impact a cette crise sur le plan économique?

D’abord, je dois souligner que la crise qu’on a aujourd’hui, renvoie à ce problème de dispersion du champ politique et aussi de manque de rationalisation de ce champ politique au Maroc. Et c’est cet éparpillement des partis qui empêche, en fait, les partis qui arrivent en tête des élections d’avoir une majorité forte leur permettant de gouverner concrètement, c’est-à-dire de faire et de mettre en œuvre les réformes qui sont nécessaires. Mais si la majorité n’est pas forte et si elle est toujours vacillante, eh bien, elle sera toujours menacée. Et donc, elle n’aura pas suffisamment de soutien pour pouvoir attaquer les grands défis qui attendent l’économie marocaine. Notons que la nouvelle constitution est venue avec de nouvelles prérogatives mais, jusqu’à présent, Abdelillah Benkirane a renoncé à toutes les prérogatives ou, en tout cas, il en a gardé quelques-unes qui sont symboliques. Cela fait qu’on est un peu dans la même configuration qu’avant la nouvelle constitution 2011: on a un exécutif qui est très faible. Et, avec un exécutif qui est faible, on ne peut pas s’attendre à des miracles. D’ailleurs, cela explique pourquoi les gens -que ce soit des gens ordinaires ou des entrepreneurs- estiment qu’ils n’ont encore rien vu des promesses de ce gouvernement sur le terrain. Mais si effectivement on n’a rien vu, c’est parce qu’on n’a pas un gouvernement très fort et solide. Et tant qu’on est dans cette configuration, on aura toujours ce problème de stabilité et de management. A noter que si l’Istiqlal se retire du gouvernement, c’est de la responsabilité de Abdelilah Benkirane puisqu’en tant que chef de gouvernement, c’est lui qui doit savoir tenir son groupe.

Peut-on reporter les réformes engagées par le gouvernement de Benkirane, notamment en ce qui concerne la Caisse de compensation, comme le laissent entendre les Istiqlaliens qui estiment qu’il ne faut pas toucher à cette Caisse?

Hamid Chabat justifie son retrait par la crise. Mais il ne faut pas raconter n’importe quoi aux Marocains. Il faut leur dire la vérité. En fait, quand il a été élu secrétaire général du PI, Chabat voulait déjà essayer de revoir la répartition des ministères et la structure du gouvernement. Son objectif était donc un remaniement. Et lorsque Chabat dit qu’il ne faut pas toucher à la Caisse de compensation et qu’il faut augmenter les salaires, il sait très bien que c’est du populisme. En fait, le SG de l’Istiqlal a compris que les PJDistes, même si ils n’ont rien fait jusqu’à présent, gardent quand même une certaine popularité. Hamid Chabat a donc essayé de jouer le même rôle sur le même terrain que Benkirane. Il tente d’être un peu plus populiste en essayant de faire croire aux Marocains qu’on va leur augmenter les salaires et qu’on ne va pas toucher à la Caisse de compensation, sinon le pouvoir d’achat va se dégrader. Mais cela n’a pas de sens. La situation actuelle est telle qu’on ne peut pas reporter les réformes engagées. Il me semble que c’est très difficile. D’ailleurs, même les Istiqlaliens ont déjà parlé de la réforme de la Caisse de compensation lorsqu’ils étaient au gouvernement précédent. C’est juste du populisme pour mettre la pression sur Benkirane.

C’est quoi alors la réalité?

La réalité, c’est que la réforme de la Caisse de compensation, de la fonction publique et des retraites et l’augmentation de la compétitivité et de la productivité de l’économie marocaine sont des chantiers qu’il faut faire aboutir et tout de suite, sinon l’économie marocaine ira dans une impasse. En aucun cas, on ne peut renoncer à la réforme de la Caisse de compensation. Car c’est notre souveraineté économique qui est en jeu. Et puis, comme je l’ai déjà souligné, les équilibres macroéconomiques sont dans le rouge et si on continue dans ce sens, on va faire exploser les déficits publics; on va aggraver le déficit commercial, puisque la plupart des produits subventionnés sont importés. On va aussi dégrader nos réserves de change. Ce qui fait que le Maroc va être obligé de s’endetter. D’ailleurs, il y a une sortie à l’international qui se prépare. Après celle de 1,5 milliard de dollars, on est en train de chercher de nouveaux fonds. Et les emprunts vont encore se multiplier avec le risque de perdre son autonomie financière et donc son autonomie économique. Ce qui fait que la souveraineté économique du Maroc est en jeu. Et si on continue dans ce sens-là, on pourra avoir de nouveau la tutelle du FMI et de la Banque mondiale, lesquels vont nous imposer leurs approches comptables consistant, bien sûr, à rétablir les équilibres économiques sans aucune considération pour l’équilibre social.

Les voix qui critiquent Benkirane estiment que le gouvernement a mis beaucoup de temps à passer à l’action pour mettre à exécution ses promesses, notamment sur le plan économique…

Effectivement, on est en retard par rapport à l’ampleur des défis qui attendent l’économie marocaine. Mais, pour être tout à fait objectif, la situation actuelle est le résultat d’un cumul de toutes les politiques économiques ayant été mises en œuvre par les gouvernements précédents. Ce qui veut dire que le gouvernement de Benkirane a un héritage qui est très lourd. Mais cela ne le dédouane pas de sa responsabilité de prendre le pouvoir et de réformer. Malheureusement, les PJDistes manquent d’expérience. Une grande partie des ministres n’ont jamais été aux affaires. Il y a donc, d’une part, un manque de connaissance concernant les grands dossiers et les grands chantiers du Maroc. D’autre part, il y a ce problème de la cohésion de la gestion du groupe de la majorité. Malheureusement, le chef de gouvernement n’a pas réussi à fédérer tout le monde et à avoir une vision qui est commune à toutes les composantes de la majorité. C’est ce qui explique d’ailleurs pourquoi il y a toujours des conflits et des communications à droite et à gauche. Maintenant, concernant le diagnostic, je crois que tout le monde peut vous le donner. Mais ce qui est encore plus problématique actuellement, c’est le remède et c’est là où le problème est posé. Lorsqu’on parle de la réforme de la Caisse de compensation, ce gouvernement soutient qu’il y a une plate-forme pour cette réforme. Mais il faut lancer un débat pour savoir quels sont les fondements de cette réforme, quels en sont les détails et quelles sont les mesures. Mais jusqu’à présent, il y a un manque de communication et de transparence, ce qui joue contre le gouvernement de Benkirane.

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