mercredi 23 août 2017

Driss Kassouri, politologue et enseignant-chercheur

«Le gouvernement a retenu la leçon»

Quel regard portez-vous sur le Hirak du Rif?

D’abord, ce dossier est-il un dossier juste et bien fondé, ou est-ce un dossier où beaucoup de contradictions et trop de choses ont été dites, de part et d’autre? C’est là en fait la question que certains peuvent se poser, concernant ce dossier. Selon les thèses avancées, aussi bien du côté des officiels que des populations contestataires, ce dossier ne porte pas sur une question autour de laquelle il y a un consensus général. Il y a en effet plusieurs points de vue contradictoires exprimés au sujet du Hirak du Rif. De manière générale, il y a des choses non comprises, ou autour desquelles nous constatons qu’il n’y a pas un accord général. C’est pourquoi notre point de vue doit être équilibré et objectif. Ceci étant, je dois dire que manifester est un droit. Faire connaître à l’Etat ses revendications de manière pacifique est légitime et personne ne peut contester cela. En tant qu’intellectuels, nous défendons l’Etat de droit et des institutions et nous allons continuer de le faire.

Selon vous, quelle sortie de crise pour Al Hoceima?

La seule solution, c’est de travailler sérieusement pour régler les problématiques de cette région. Mais il faut d’abord se mettre d’accord autour de l’affaire: y a-t-il une affaire juste, autour de laquelle il y a consensus, en ce qui concerne Al Hoceima? Car, à mon avis, il y a des régions marocaines, comme Anif, Zagora, Er-Rachidia, Assoul ou encore Midelt qui sont dans le besoin, beaucoup plus qu’Al Hoceima. Cela ne veut pas dire que je ne suis pas avec les revendications des manifestants d’Al Hoceima. Ce avec quoi je ne suis pas d’accord, c’est la méthode adoptée par le Hirak. C’est une exagération que de dire qu’Al Hoceima a pratiquement besoin de tout. Alors qu’il existe aussi des régions où on a besoin de tout. Sachant que, pour  la ville d’Al Hoceima, par exemple, il y a juste à côté la ville de Nador, laquelle est une source de revenus pour beaucoup de gens habitant dans cette ville (Al Hoceima) qui dispose de potentialités touristiques très importantes.

Pour les manifestants, c’est surtout un manque d’infrastructures qui est pointé du doigt: hôpitaux, écoles, etc.

Oui, je suis d’accord avec vous. Cela  constitue en effet une partie des problèmes. Mais, si vous allez à Assoul, à Anif, ou encore à Tinghir, vous n’allez rien trouver non plus. Les gens, dans ces régions marginalisées, n’ont pratiquement rien. Même la nature n’est pas clémente avec eux, puisque, en l’été, les gens doivent supporter la chaleur et, en hiver, ils doivent supporter le froid glacial qui règne dans ces régions, lesquelles sont marginalisées depuis plusieurs années. Aujourd’hui, le temps est venu, pour permettre aux populations de ces régions de mener une vie descente, et répondre à leurs droits socio-économiques, notamment en matière d’infrastructures, de transport, etc. C’est vous dire qu’il y a des régions beaucoup plus isolées et exclues qu’Al Hoceima. Mais cela ne signifie pas que je suis contre les gens d’Al Hoceima, qui se mobilisent pour manifester afin de faire entendre leur voix et faire connaître leurs revendications.

Des manifestations ont pratiquement lieu, chaque jour, dans la région d’Al Hoceima.  Pensez-vous que les contestataires vont être entendus par le gouvernement? 

Je pense que le gouvernement a retenu la leçon. D’ailleurs, une stratégie globale est en cours d’être adoptée par celui-ci. Les choses devront commencer à bouger dans le bon sens. Maintenant, la priorité, c’est surtout de rassurer les gens, d’apaiser les esprits et de faire en sorte qu’il n’y ait plus de ces problèmes qui peuvent rendre difficile la situation à Al Hoceima, comme les arrestations, par exemple. Ceci étant, je dois dire qu’au début, le gouvernement ne s’est pas comporté de façon positive avec les revendications du Hirak. Il a essayé au début de rassurer les gens, mais ce qu’il a proposé n’a pas été suffisant et n’était pas à la hauteur des attentes du Hirak. La majorité gouvernementale a commis une grande erreur quand elle a qualifié les gens du Hirak de séparatistes, sans qu’il y ait de preuves tangibles. A noter aussi que, depuis 2011, le gouvernement a ignoré que le printemps arabe n’est pas encore terminé, même si ce dernier était orienté et dicté par certaines parties. Sur le plan stratégique, il reste beaucoup de choses à faire au Maroc et ce, dans un délai de 20 ans ou de 30 ans et non pas sur une période de cinq ans seulement. Cela ne doit pas s’arrêter uniquement à la période électorale. Il faut aller vers le Maroc marginalisé et enclavé qui manque malheureusement de tout. Hélas, le gouvernement a ignoré ce genre de réaction revendicative et s’est dit que le Maroc du printemps arabe est fini. Maintenant, on en paie le prix!

Propos recueillis par Naîma Cherii

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