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Le Maroc aura perdu durant la période du confinement l’équivalent du déficit budgétaire annuel

Le Maroc aura perdu durant la période du confinement l’équivalent du déficit budgétaire annuel

Lahcen Haddad, député et consultant international

Depuis son apparition en Chine fin 2019, le nouveau Coronavirus (Covid-19) s’est propagé à vitesse grand V, n’épargnant aucun pays ni nation. Sur son passage, la Covid-19 a mis à genoux les plus grandes économies. Les répercussions sociales ont été tout aussi graves. Au Maroc, la situation n’est pas meilleure. Pour dépasser cette crise sans précédent, le Parti de l’Istiqlal préconise une série de mesures adaptées pour permettre le redémarrage de la machine économique dans des conditions optimales. Dans cet entretien, Lahcen Haddad, député du Parti de l’Istiqlal (PI), ancien ministre du Tourisme et consultant international, nous présente sa recette et celle du PI pour la relance de l’économie nationale.

Face à la situation que vit l’économie marocaine post-Covid-19, le Parti de l’Istiqlal que vous représentez au Parlement, propose la création d’une Banque Nationale d’Investissement (BNI). Pourquoi le Maroc doit-il mettre en place une telle structure financière et pour quels objectifs? 

Le besoin en financement d’investissement est une faiblesse chronique de l’environnement des affaires au Maroc. Prenez un secteur aussi stratégique que l’industrie. Ce dernier n’est financé par les banques qu’à hauteur de 9 %. Ceci fait que moins d’un dixième des financements bancaires est orienté vers l’effort industriel national. 56 % de ce financement est orienté vers les prêts à court terme pour soulager la trésorerie et seulement 23 % est destiné au financent des projets d’investissement à long terme. Si on fait le calcul, on s’aperçoit que l’industrie est le parent pauvre du financement bancaire au Maroc. En outre, la surutilisation du capital propre pour financer les projets d’investissement (en l’absence d’un accompagnement bancaire adéquat) prive l’économie nationale d’une manne importante en matière de capital fixe.

L’idée d’une BNI n’est pas nouvelle au Maroc…

En effet, l’idée d’une Banque Nationale d’Investissement, le Parti de l’Istiqlal l’avait proposée depuis 2011. Il ne s’agit pas de créer une nouvelle entité pour concurrencer les banques commerciales, mais plutôt de mettre en place un nouvel établissement financier qui servira de catalyseur de l’investissement et œuvrera de concert avec et en collaboration  avec les banques dites traditionnelles surtout pour aider les Petites et Moyennes Entreprises (PME) innovantes dans des domaines stratégiques et émergents.

Concrètement, quel rôle pourrait jouer la Banque Nationale d’Investissement auprès des entreprises?

La BNI pourra mettre en place des fonds de garantie, proposer des prêts pour l’innovation destinés aux startups, ainsi qu’élaborer des outils et instruments de préfinancement et de garantie des crédits d’impôts ainsi que des fonds d’investissement dédiés aux PME et aux TPE. Mais il est question, surtout, d’une banque publique gérée de manière privée combinant intérêt général et rentabilité, avec une gouvernance adéquate, ouverte sur l’entreprise et les banques et disposant d’organes de contrôle efficaces. On ne peut pas se permettre de retomber dans les mêmes erreurs du passé. De manière générale, le rôle de la BNI serait de mettre  en cohérence les dispositifs publics en matière de financement, de garantie et de levée de capital pour les projets d’investissement industriels, entre autres. Elle pourrait également jouer un rôle de trait d’union entre les divers acteurs qui interviennent dans le domaine du financement des entreprises, notamment la Caisse Centrale de Garantie (CCG), dont la mission consiste entre autres, à partager les risques avec les acteurs du secteur financier pour faciliter l’accès au financement et ce à travers la garantie, le cofinancement et le financement du haut du bilan. La création de la BNI permet aux entreprises d’avoir un guichet unique qui regroupe toute une panoplie de services.

En appelant à la création d’une banque nationale d’investissement au Maroc, ne sous-entendez-vous pas que les banques dites classiques ne pourront pas, à elles seules, accompagner la relance de la machine économique?

Les banques sont normalement dans une logique de rentabilité sur le court et moyen terme. Elles ne disposent pas d’instruments de collecte et de placement financiers sur le long terme, ce qui limite leur capacité à participer à des projets nécessitant des moyens financiers à long terme. En plus, elles ne peuvent pas, à juste titre, financer l’équité et la partie prêt bancaire en même temps. En y regardant de plus près, on constate que les banques commerciales sont généralement dans une logique de rentabilisation assez rapide des dépôts; les produits de prédilection sont les crédits de consommation, financement BFR, renflouement du  cash-flow via les dépassements, et des prêts sur-garantis sur le court et moyen terme. Ainsi, une partie va au crédit immobilier garanti par des hypothèques. Le reste des dépôts est fructifié sur le marché monétaire, avec une marge réduite mais sûre! Quant aux projets d’investissement, surtout des PME et des TPE, généralement les banques n’en veulent pas, et ce, même en présence de la garantie CCG et des sûretés réelles de la part des promoteurs.  Les banques commerciales ne sont pas dans une logique d’investissement mais dans une logique de rentabilisation de la liquidité. Au lieu de les pousser à l’être malgré elles, pourquoi ne pas mettre en place un outil qui les soulagerait et fonctionnerait en tant que levier bénéfique pour les banques en premier chef, puisqu’il va créer des opportunités de financement garanti.

Plus globalement, quels sont à vos yeux les conditions de réussite du plan de relance économique annoncé par le ministère de l’Economie, des Finances et de la réforme de l’Administration?

La relance économique doit se faire dans le cadre d’un engagement collectif et moral dans lequel tout le monde s’acquitterait de son rôle avec responsabilité. Le Parti de l’Istiqlal l’a clairement souligné dans le mémorandum présenté au Chef de gouvernement dans le cadre des propositions faites par les partis politiques pour relancer l’économie nationale. L’Etat doit poursuivre les chantiers de digitalisation, améliorer les prestations de l’administration, accélérer le paiement des arriérés des entreprises publiques, simplifier les procédures et sursoir aux contrôles abusifs, réorienter l’investissement, renforcer la préférence nationale et enfin, engager un processus de transformation qui ferait que les importateurs se transforment en producteurs nationaux.  De son côté, le secteur privé doit veiller au maintien de l’emploi et améliorer sa gouvernance. En d’autres termes, les grands ne doivent pas asphyxier les petits comme à l’accoutumée. Les banques doivent jouer le jeu et être dans une logique d’accompagnement et de relance : elles doivent simplifier, assouplir et soutenir la relance. Les citoyens doivent respecter le confinement, produire davantage et consommer « marocain ». Les syndicats doivent veiller à une paix sociale délibérée afin de sortir le pays de la crise sans dégâts sociaux et politiques.

En plein confinement, le ministre de l’Economie, des Finances et de la Réforme de l’administration, Mohamed Benchaâboun, avait annoncé que le Maroc perdait 1MMDH par jour à cause de la crise sanitaire due au nouveau Coronavirus (Covid-19). Le Maroc est-il suffisamment outillé  pour rattraper ces pertes?

Outre les 1MMDH annoncés par le ministre de l’Economie, des Finances et de la Réforme de l’Administration, le Maroc a perdu 500MDH par jour en recettes fiscales, à cause du confinement et de la crise sanitaire due à la Covid-19. Au total, le Maroc aura perdu durant la période du confinement l’équivalent du déficit budgétaire annuel.  La réalité est que la crise sanitaire n’a fait qu’exacerber les vulnérabilités économiques qui existaient déjà au Maroc. Le Parti de l’Istiqlal (PI) a d’ailleurs insisté sur ce point dans le mémorandum adressé au Chef de l’Exécutif.  Le Maroc enregistre une croissance économique atone en baisse tendancielle depuis 2011, avec un faible contenu en emplois; une rentabilité des investissements en baisse continue; une protection sociale qui reste insuffisante malgré les efforts déployés; des inégalités sociales et territoriales en forte croissance aggravées par un chômage endémique qui touche particulièrement les jeunes et les femmes. Le Royaume est également frappé par une précarité des emplois surtout dans le secteur informel. Ajouté à cela, des systèmes d’éducation et de santé publics inefficients, un secteur privé insuffisamment arrimé au public; un tissu économique composé essentiellement de PME sous-capitalisées et surendettées; une mauvaise gestion des ressources hydriques et enfin, l’inefficience en matière de gestion des ressources financières et foncières du Maroc.

Vous dressez un tableau bien noir de l’état de l’économie marocaine. L’espoir est-il encore permis?

Il est essentiel de définir une vision plus globale, en rupture avec l’approche en silos qui a longtemps prévalu, afin de créer la synergie et donner la cohérence à l’action gouvernementale en matière des politiques publiques. Il faut également réorienter l’investissement vers les priorités de sauvegarde de l’emploi, la diminution des inégalités sociales et territoriales, et la consolidation de la souveraineté nationale à travers le renforcement de la sécurité alimentaire, sanitaire, énergétique et financière. Il faut également  repositionner le rôle du Maroc en vue de l’opportunité créée par les relocalisations régionales de l’Union Européenne (UE) et la refonte du système des supply chains (chaîne logistique) à partir de la Chine.

Dans un contexte de crise sociale et économique mondiale, comment redonner confiance aux citoyens dans leur pays?

Soutenir le pouvoir d’achat des ménages n’est pas une charge mais un investissement. Il permet de réduire la pauvreté et la vulnérabilité et assurer une dynamique économique basée sur la consommation et l’amélioration du niveau de vie des individus. La transformation numérique du pays est salutaire pour assurer l’insertion des entreprises et citoyens dans l’économie du savoir et de la connaissance, ce qui aura un impact certain sur la réduction des lourdeurs administratives et permettra de lutter plus efficacement contre la corruption, source de tous les maux de la société.  Une meilleure participation des citoyens dans la gestion et le suivi de l’action publique, via des budgets ouverts et citoyens, des consultations publiques régulières, des systèmes de gestion des doléances efficaces, est le seul moyen de recréer la confiance et assurer un système performant de redevabilité de l’action publique.  

Interview réalisée par Mohcine Lourhzal

La phrase

Les grands ne doivent pas asphyxier les petits comme à l’accoutumée.

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