Séquestré pendant 7 ans!

Ils sont toujours prêts à vous servir et savent faire des calculs de tête, sans jamais avoir été à l’école. Ce sont les petits travailleurs de l’ombre qui font partie du décor dans les épiceries. Pourtant, ils ont eux aussi leur histoire à raconter et c’est le cas de Ali.

«J’ai 12 ans et j’ai été séquestré durant 7 années. Aujourd’hui, je suis aide-épicier, libre et heureux. Je suis sûr que mon bonheur n’est pas compréhensible pour les gens… Parce qu’ils ne savent pas…

Comment ai-je été séquestré? Cela s’est passé il y a quelques années; j’étais très petit. Mon père était décédé, d’ailleurs je ne me souviens pas du tout de lui. Comme beaucoup d’hommes du bled, il vivait loin de nous, seul et ne venait nous voir qu’une fois par an. Mes grands-parents qui ne recevaient plus de mandat paternel ne voulaient plus de nous. Et du côté de ma mère, ses parents, eux non plus ne souhaitaient pas avoir de bouches supplémentaires à nourrir. Pour notre survie, ma mère avait été obligée de se remarier. Nous avions donc emménagé chez le mari de ma mère. Ce beau-père me haïssait. Il me battait et menaçait même de m’égorger un jour. Un matin, il m’entraîna avec lui au grand souk dans la région d’Agadir.

C’est depuis ce jour que je ne le revis plus jamais, ni lui, ni ma mère. Je suis quasi certain, aujourd’hui, qu’il l’a fait exprès. Il savait qu’en étant abandonné, j’étais trop petit pour pouvoir indiquer à quiconque la route qui pouvait me ramener à ma mère. Perdu, j’essayais de le retrouver dans la foule et l’appelais en pleurs. J’ai alors été repéré par celui qui allait devenir mon bourreau pendant de nombreuses années. Tout ce dont je me souviens, c’est d’avoir cessé de pleurer tant j’étais émerveillé par les bonbons et un joujou qu’il m’avait offert. Une boîte qui s’allumait de rouge et émettait un miaulement de chat. Il m’avait consolé et dit qu’il allait me ramener chez ma mère. Je l’ai cru et je suis allé avec lui dans son auto, confiant. Complètement ensorcelé par le fait que j’allais monter dans une voiture, je m’installais. Le trajet était très long, je m’étais endormi. Je me suis réveillé dans une autre vie, un autre monde.
Cet homme, qui avait compris que j’étais perdu ou abandonné, en avait profité pour me voler et m’emmener dans sa maison pour m’y séquestrer. Il m’avait raconté que ma mère m’avait vendue, qu’elle ne souhaitait plus jamais me revoir et qu’elle avait chargé mon beau-père de se débarrasser de moi. Il m’avait sauvagement tabassé et torturé pour m’astreindre à garder toute cette histoire pour moi. Et pas seulement, je devais aussi exécuter toutes les tâches qu’il m’ordonnait d’accomplir. Je balayais et lavais la vaisselle, le carreau, les vêtements, les tapis, les couvertures… J’avais appris à pétrir avec mes petites mains des tonnes de pâte à pain. Dans cette maison, vivaient six ogres. Pour me reposer, j’avais le coin du garage. Au début, je dormais sur une latte à même le sol. Une toux persistante m’avait affaibli. Par peur d’être tous contaminés, ils m’avaient fabriqué un matelas avec des vêtements hors usage. Mon seul repas était une petite part de tagine de légumes, une miche de pain et un verre de thé. Je me couchais tous les soirs la faim au ventre. Si par malheur je touchais ne serait-ce qu’à un morceau de sucre, ils me molestaient. Ils m’insultaient en disant que j’allais les ruiner. Je pleurais, pour la douleur des coups et des mots, mais aussi parce que je ne savais pas comment me sortir de cette prison.
Il m’arrivait de regarder de temps à autre par la fenêtre. Le spectacle qui s’offrait à moi me terrorisait et me fascinait en même temps. Je n’avais rien vu de tel dans mon bled. Dans ce monde bizarre, les gens parlaient un autre langage que le mien. Je tendais les oreilles, mais je ne comprenais rien. Parfois, j’étais surpris par mes bourreaux, alors que j’étais complètement absorbé par ce spectacle. Ils m’infligeaient alors une tannée jusqu’au sang. Je n’avais pas le droit d’être vu. J’allais dans mon coin panser mes plaies et ma douleur en jurant que je devais percer le secret de cette langue. Chaque fois que je le pouvais, je tendais l’oreille à l’affût de tous les mots en scrutant les visages et les expressions, en essayant toujours d’en comprendre le sens. Ensuite, je les répétais en boucle; j’apprenais vite.
Il y avait aussi le garage mitoyen qui était aménagé en épicerie. Je ne sus ce que c’était que plusieurs mois plus tard, grâce à la femme de mon bourreau qui demandait souvent à ses enfants d’aller faire des courses. Chaque fois que j’en avais la possibilité, j’allais coller l’oreille au mur. Derrière, des voix devenues familières parlaient le même langage que moi. C’était la seule lueur d’espoir de bonheur que j’avais. C’est d’ailleurs grâce à ces voisins que j’ai pu m’évader, plusieurs années plus tard…
J’apprenais petit à petit et j’arrivais à comprendre pas mal de choses. J’avais grandi, je n’étais plus le tout petit gamin effrayé que j’étais.
Un jour, alors que tout le monde était sorti et que la porte du garage était restée entrebâillée, je m’enhardis, sortant à la vitesse de l’éclair pour aller rendre visite à mes voisins. J’expliquai au plus âgé ma situation et le suppliai en lui disant qu’il fallait me secourir de toute urgence et, surtout, ne pas éveiller les soupçons de mes cruels ravisseurs. Il conclut sans hésiter que tout de suite était l’occasion ou jamais. Il m’ordonna d’aller me cacher au fond d’une petite fourgonnette stationnée en face de l’épicerie. Sans tarder, il monta et démarra.
Durant le trajet, il parla longuement au téléphone, à deux reprises. Ensuite, il me fit promettre de n’adresser la parole à personne, sous aucun prétexte, jusqu’à ce que son frère me récupère dans une autre ville. En cours de chemin, il s’arrêta et embarqua un jeune homme qui lui faisait signe; c’était lui qui allait m’escorter.
Cet homme courageux m’a sauvé de cet enfer. Après quelques temps de repos, il m’a placé comme aide-apprenti dans une épicerie. J’ai changé deux fois de place. Aujourd’hui, je suis très heureux, je loge sur place, j’apprends énormément de choses chaque jour et je suis même payé. Mon seul rêve, c’est que je puisse retrouver et revoir ma mère. Je sais que cela sera compliqué, parce que je n’ai que de vagues souvenirs pour la localiser. Pour le moment, je fais des économies et Hamid mon sauveur m’a promis d’essayer de faire quelque chose pour moi. Il doit lui-même se rendre au bled pour les fêtes de l’Aïd El-Kébir; je serai son invité. En ce qui concerne mes ravisseurs, Hamid m’a raconté que mon bourreau était décédé. Il ne l’emportera pas au paradis, sa vieille carcasse, ce salopard!».

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Un commentaire

  1. INCH ALLAH IL TROUVERA SA MERE…..

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