L’Homme numérisé | 1ère partie : Une vie hors des «réseaux sociaux» ?

Abdelhak Najib Vs Covid 19

Nous vivons déjà dans un monde d’apparences. Nous vivons d’un monde où les réalités sont brouillées, mélangées, confuses. Nous vivons dans un monde en façades qui se succèdent. Après chaque vernis, une autre couche qui obstrue la vision du monde tel qu’il est, sans les déformations occasionnées par nos visions obliques, déformées, préconçues, télécommandées.

Nous vivons dans un monde où chacun pense que la vie n’a de valeur que partagée sur des écrans. A telle enseigne que pour de très nombreuses personnes quand on n’est pas présents sur ce qu’ils nomment «réseaux sociaux», on n’a pas de vie. Quand on ne poste pas tout ce qu’on fait allant du café qu’on boit au rouge à lèvres que l’on met en passant par le plat qu’on savoure, le cadeau qu’on vient de recevoir, ou encore la pseudo séance de sport que l’on improvise le temps de la filmer, certains sont convaincus que nous n’avons pas de vie. Car vivre, aujourd’hui, c’est l’étaler sur les réseaux. Chacun veut son quart d’heure de gloire.  Mais pas n’importe quel quart d’heure. Non, celui qui revient souvent, qui s’accumule en plusieurs quarts, qui finiront par devenir addiction. La vie de plusieurs milliards d’êtres humains tourne autour d’un selfie, autour d’une pose, autour d’un filtre à poser sur la tête, faire la moue et saisir l’instant. Puis on poste sur les «réseaux sociaux» et on attend les «J’aime» et autres commentaires, à coups d’émoticônes devenus du coup une langue à part entière. Toute une panoplie de signes et dessins qui répondent à tous les états d’âme des uns et des autres. Pour certains, cette nouvelle langue, très rapide, toute en abréviations et en pictogrammes, a supplanté tout autre langage. C’est l’idiome qui a la cote et qui sera celui du futur. Écrire en abréviations, en emojis et en codes. Dans cette invasion de signes, de très nombreuses personnes ne comprennent plus rien à ce que leurs enfants ou leurs amis leur écrivent. Il leur faut se recycler, réapprendre ce nouveau langage et surtout oublier l’ancien, qui devient, du coup, caduc. L’ère du SMS et du texto est venue effacer les derniers liens aux langues qui ont traversé des époques et évolué avec des apports culturels divers et multiples. Toute cette richesse s’est diluée dans un amas de smileys qui ponctuent la vie des uns et des autres et en dit long sur qui ils sont et ce qu’ils sont devenus.

On vous passe l’indigence de la langue parlée aujourd’hui, par des jeunes et des moins jeunes. On vous passe aussi cette espèce de mort finalisée de toute forme correcte d’expression. Le pire, dans cette réalité qui a conquis la planète, c’est la réaction des uns et des autres, partout dans le monde. Il y a un consensus qui a pris place, de manière à la fois perfide et naturelle. Nous en sommes à glorifier la bêtise sous toutes ses manifestations. On salue la stupidité dans toutes ses bassesses. On porte aux nues la médiocrité dans ce qu’elle a de plus criard. Faites le test. Vous pouvez partager avec vos amis, la dernière découverte médicale capable de sauver des millions de personnes: vous allez voir que la publication n’excèdera au meilleur des cas les 10 like. Vous postez une image d’horreur, une paire de fesses, une vidéo débile parlant de comment enlever un point noir ou comment s’épiler le contour du maillot: des milliers de vues et de commentaires. Pourquoi, un tel décalage ? La réponse est très simple: le règne du futile a pris le dessus sur tout le reste. Le règne du soi-disant amusement, qui use l’âme en profondeur, est la règle absolue. «Une âme sans réflexion et sans pensée, semblable à une maison inhabitée, tombe en ruine», écrivait, il y a de cela des siècles, dans Les beautés poétiques, ce vieil Edward Young. 

Quoi qu’il en soit des beautés poétiques de l’ancien monde qui s’étiole avec quelques soubresauts de résistance si lointains et si inaudibles, ce dictat moderne, déjà implanté, en force, dans ce nouveau monde qui se consolide, est devenu le moteur de presque tout ce qui se passe sur la toile et les réseaux de partage. Il est le principe premier de la vie en société aujourd’hui. Inutile de souligner que par société, nous entendons, des conglomérats, des poches isolées, des rassemblements autour des mêmes credo et des mêmes styles d’appréhender les différents types s’existences possibles. En dehors de cela, la vie réelle, dans ce qu’elle avait de plus concret, n’a plus droit de cité, ou alors juste comme un intermède entre deux surfs sur le Net, juste après un balayage sur Instagram et une bonne séance de voyeurisme sur Facebook et autres Snapchat, Twitter et d’autres trouvailles dont le futur proche nous réserve les surprises.

Par Abdelhak Najib

Journaliste-Ecrivain

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