Comanav-Comarit Les oubliés du scandale

Grevistes comanav comarit

Cela fait plus de deux années que les employés de la Comanav (ou groupe Comanav-Comarit) observent une grève. Ils sont plus de 400 personnes en attente d’une décision qui tarde à venir. En conséquence, ils entendent continuer leur grève jusqu’à ce qu’ils obtiennent leurs droits. Mais personne ne veut rien entendre de leurs doléances, même s’ils vivent, ainsi que leurs familles, dans des conditions sociales très difficiles à supporter.

Les employés de la Comanav ne sont plus aussi nombreux à observer un sit-in devant le siège de l’établissement. Mais ils ont instauré un système de permanence. Il y a des grévistes qui sont toujours présents sur les lieux, alors que d’autres viennent les relayer de temps en temps, parce qu’ils habitent loin de Casablanca. Cependant, tous poursuivent leur mouvement de grève entamé il y a plus de deux années.
Ils sont de toutes les villes marocaines et continuent leur lutte jusqu’à ce qu’on reconnaisse leurs droits, disent-ils. En plus des sit-in, ils sont allés voir le ministre de l’Equipement, du Transport et de la Logistique, Abdelaziz Rebbah, mais en vain. «Nous sommes déterminés à aller jusqu’au bout. Cela fait plus de deux années que nous réclamons nos droits et nous continuerons à le faire. Nous ne bénéficions d’aucune couverture sociale et nous n’avons plus de salaire. Nous n’avons plus le droit de tomber malades. J’ai 22 ans de navigation. J’avais une très bonne situation. Mes enfants étudiaient dans une école privée et ils étaient épanouis. Actuellement, ils étudient dans des écoles publiques et leur niveau d’enseignement a beaucoup régressé, car ils sont privés de tout. Je vais louer ma maison située au quartier du Maârif et aller vivre, à Médiouna, dans une chambre avec ma famille. Je ne possède plus rien, j’ai tout vendu pour survivre», témoigne Khalil, un mécanicien naviguant. Et d’ajouter: «Dernièrement, ma fille a eu une fracture au niveau de la main. Je l’ai donc conduite aux urgences. On lui a implanté une prothèse. Et comme je n’avais pas de quoi payer, j’ai laissé chez eux, comme garantie, ma carte d’identité nationale. En avril prochain, je dois la reconduire encore à l’hôpital pour extraire sa prothèse et je n’ai toujours pas de quoi payer. On souffre beaucoup et on mène une vie insupportable. Nous observons, mes collègues et moi, depuis deux ans, la grève et nous réclamons avant tout notre réintégration à la compagnie Comanav qui continue d’exister».
Le chômage a des répercussions directes sur l’endettement des familles. La première conséquence en est la perte du pouvoir d’achat; un pouvoir qui décroît en fonction de la durée du chômage. Et c’est cette situation que vivent les employés de la Comanav. «Quand j’accompagne mes deux filles à l’école, elles me demandent souvent de leur acheter des biscuits. Mais comme je n’ai pas d’argent, je ne leur achète rien. Il m’arrive souvent de verser des larmes et je fais en sorte que mes filles ne s’en aperçoivent pas», se plaint Khalil. Certes, le chômage est là pour ces employés qui avaient contracté, avant cette affaire, de nombreux crédits. Mais la perte de leur revenu a conduit à leur surendettement et à la cessation de paiement des traites, ce qui a fait déclencher par les organismes de crédit une procédure de recouvrement, de saisie des biens ou, à terme, d’expulsion. «Les traites bancaires, on ne les paie plus et on est à la merci des banques. Pourtant, la Comanav avait conclu un accord avec les banques concernant l’octroi de crédits à ses employés et elle s’est portée garante. Actuellement, on nous a menacés de saisie de nos maisons et, si cela se produit, nous serons jetés à la rue. J’ai quatre enfants. Ils étudient actuellement dans des écoles publiques, parce que l’année dernière, deux de mes enfants ont été renvoyés de leurs écoles (privées). Et si nous survivions, ma famille et moi, c’était grâce à l’entraide familiale», relève Mohamed, un agent de service qui a plus de 25 ans d’ancienneté.
Abderrahim, informaticien de l’agence Comanav-Voyages, a pour sa part dit: «La mauvaise gestion a fait chuter l’agence de voyages de la Comanav, alors qu’elle était classée première au niveau national. Les bureaux ont été saisis parce que les fournisseurs n’avaient pas été payés. Comme on n’a plus les moyens de travail, l’activité a été arrêtée. On est toujours dans l’agence, en attente d’une solution à nos problèmes. Je viens d’hypothéquer mon appartement situé au quartier d’El-Oulfa et je vis actuellement à Settat. Je fais la navette chaque jour. L’argent de l’hypothèque m’a permis de payer les arriérés. Mais si je ne parviens pas à avoir de l’argent pour lever l’hypothèque, je perdrai la maison».

La santé, un problème majeur

«Dès décembre 2011, on n’a plus été payé. Durant cette période, ma femme est tombée malade. Elle était entrée dans un coma, suite à des problèmes au niveau des glandes salivaires. J’ai dû la conduire à la clinique, mais au moment de régler la facture, j’ai découvert que notre compagnie ne versait plus nos cotisations aux Assurances-maladies. Je ne devais payer que 20% de la facture, mais on m’a informé qu’il fallait en régler la totalité. Il a donc fallu consulter la direction pour que les choses se passent de façon normale. Ma femme prend un médicament à vie, qui ne vaut que 80 DH. Mais cela reste quand même une grande charge pour une personne qui est dans une telle situation. Actuellement, nous n’avons plus le droit de tomber malades ou de consulter un médecin, parce que nous n’avons plus de couverture sociale. Ma fille, qui a 13 ans, était inscrite dans une école privée, mais aujourd’hui, elle étudie dans une école publique. Ce sont mes collègues et des membres de ma famille qui nous prennent en charge», souligne Ali, agent de Réservations à la Comanav.
Même son de cloche chez Malika qui travaille aussi à l’Agence de la Comanav. Elle explique: «Cela fait une année qu’on ne nous verse plus nos salaires. On n’a plus droit à la CNSS, ni à la CIMR, ni encore à la couverture sociale. Je subviens très difficilement aux besoins de ma famille. J’ai deux enfants qui ne sont plus inscrits dans une école privée. Et je souffre d’un cancer du sein. Avant, je me soignais dans une clinique, mais j’ai abandonné les soins. J’ai arrêté mon traitement par manque de moyens et mes traites bancaires ne sont plus honorées. A la Comanav, nous revendiquons toujours nos droits et nos salaires. Mais le plus important est de continuer de travailler».
Selon ces employés de la Comanav, il y a eu trois morts parmi leurs collègues grévistes, dont une femme, suite à une crise cardiaque. Il y a eu également deux suicides, outre une personne qui a perdu la raison et des divorces. «Pour toutes ces raisons et à cause de ces souffrances, nous n’allons pas faire marche arrière. Nous allons continuer notre grève jusqu’à ce que nous obtenions gain de cause. Nos enfants n’ont plus droit à rien. Mais qui est responsable de tous ces crimes? Si certains d’entre eux (les responsables de l’établissement) sont en prison, il y a d’autres qui pourraient trouver une solution à notre problème», crient-ils.

Badia Dref

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Le pourquoi de la crise

photo prise dans le site des grevistes

Victimes de crimes financiers et des iniquités des responsables de l’établissement, les employés grévistes de la Comanav ont recouru à tous les moyens possibles pour récupérer leurs droits, mais en vain. Ils ont refusé de reconnaître un protocole signé entre leurs délégataires et les responsables de Comanav Ferry et de la Comanav S.A. De même, ils ont refusé d’intégrer Comanav Ferry.

«Fin 2006, la Compagnie Marocaine de Navigation (Comanav) est passée du public au privé par sa vente à la compagnie CMA-CGM, qui était pourtant en crise. Cette vente s’est déroulée dans des conditions irrégulières, puisque d’autres sociétés de navigation étaient intéressées par l’achat de cette importante compagnie, dont Maersk et deux autres compagnies du Golfe. La compagnie CMA-CGM a conservé le nom de Comanav. Mais un an après, elle s’est scindée en deux pôles, Comanav Cargo et Comanav Ferry. Juridiquement, ce sont deux sociétés séparées, appartenant au groupe CMA-CGM, ce qui est illégal, puisque la division de cette compagnie en deux entités ne devrait se faire que cinq ans après la cession. Puis la Comanav Ferry a été vendue au Groupe Comarit, dont le président-directeur général n’est autre que Abdelali Abdelmoula, tout en gardant son personnel. La politique adoptée par ce denier et ses collaborateurs a mené à la faillite de sa boîte, la Comarit, qui a arrêté ses activités», explique Abderrahim, un sédentaire (du personnel administratif) de la Comanav. «Juste après, il a été décidé de redéployer le personnel naviguant et les sédentaires de la Comanav entre Comanav Cargo et Comanav Ferry, suite à une décision des responsables et des représentants des syndicats. Après cela, le personnel de la Comanav a reçu une lettre d’intégration de Comanav Ferry signée par le Directeur d’armement, M. El Qsir. Cette lettre précise que les employés auraient l’intégralité de leurs droits acquis chez la Comanav à la date du 31 octobre 2008, concernant les salaires, les indemnités, les primes, le congé, le régime de couverture sociale, la retraite et les avantages sociaux octroyés par Comanav. Mais le personnel n’a pas accusé réception de cette lettre, parce que la Comanav existe toujours et que nous, les employés ne voulions pas intégrer une société qui avait à peine un an d’existence, alors que nous avions à notre actif entre 10 à 37 ans d’ancienneté. Depuis, nous observons un sit-in», explique Mohamed, un marin.

Un protocole d’accord non crédible

Le 23 février 2009, un protocole d’accord définissant les modalités juridiques et financières de transfert des marins de la Comanav à Comanav Ferry a été signé par Jean-Paul Clech, directeur Corporate de la société Comanav Ferry, Abderrahim Mandour, directeur des ressources humaines à la société Comanav S.A et deux représentants du Bureau syndical des marins de la marine marchande de l’UMT, Rachid Ferhat et Bouchaïb Messouk. Un autre document de ce même protocole a été signé par Jean-Paul Clech, Abderrahim Mandour, directeur des ressources humaines à la société Comanav et deux autres représentants du Bureau syndical uni des ouvriers et marins de la marine marchande affilié à la CDT, Youssef El Matrabi et Abdelaziz Bouricha, précisent les grévistes. «Mais cet accord n’a été signé ni par la Marine marchande, considérée comme «l’inspecteur du travail» pour les armateurs, ni par le ministère de l’Equipement et des Transports, ni par le ministère de l’Emploi. On ne le reconnaît pas: il n’est plus crédible à nos yeux. On ne nous a pas renvoyés, mais cela fait plus de deux années que nous ne percevons plus de salaire et que nous sommes sans couverture sociale. Les délégués qui nous ont représentés ne sont plus dans la même situation que nous. Grâce à leurs magouilles, ils occupent toujours des postes dans la compagnie Comanav et leurs enfants aussi viennent d’être recrutés», explique un marin. Et d’ajouter: «Comment se fait-il qu’un pays comme le nôtre, réputé de par le monde depuis des siècles comme pionnier de la navigation, ne possède plus une compagnie de navigation ou une flotte maritime marchande ou de passagers? C’est vraiment inconcevable».

La justice comme recours

«Je faisais partie de l’équipage qui est resté à Sète. Nous sommes restés dans les deux bateaux amarrés au port de commerce de Sète, le ”Marrakech” et le ”Bni Nsar”, presque six mois. Nous avons beaucoup souffert, puisque cette période coïncidait avec l’hiver. Pis encore, nous n’avions pas de quoi manger; nous étions pris en charge uniquement par la Croix rouge. Et pour être sûrs de conserver nos droits, nous avons fait une requête aux fins d’autorisation de saisie conservatoire du navire au président du Tribunal de commerce de Montpellier. Avant, je travaillais sur le navire Aknoul. Mais ce que je n’arrive pas à réaliser, c’est que mes collègues et moi étions remplacés par un équipage des Philippines, alors que le code du travail donne la priorité aux nationaux», lance Mohamed, un marin.
Pour recouvrer leurs droits, d’autres employés, dont des cadres supérieurs, ont eu recours à la justice marocaine, mais les jugements n’étaient pas en leur faveur, soulignent les grévistes.

Notre dernier recours sera Sa Majesté le Roi

«On n’a toujours pas d’interlocuteurs et il nous faut un médiateur de confiance. Si les responsables de cette compagnie ignorent nos revendications, l’Etat doit venir à notre aide et trouver une solution à tous nos problèmes», indique Malika de l’Agence de voyage Comanav. «Ce que la majorité d’entre nous revendique surtout, c’est de réintégrer nos postes et de percevoir nos salaires de plus de deux années… Nous allons continuer de frapper à toutes les portes et notre dernier recours sera Sa Majesté le Roi Mohammed VI pour nous sauver de la ”justice du plus fort”», indique un autre gréviste.
«Ces crimes financiers, dont nous étions les principales victimes, ont causé d’énormes dégâts et ont chamboulé nos vies et celles des membres de nos familles», se plaignent les grévistes.

Badia Dref
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Affaire Comanav
Les condamnations du tribunal

Taoufik Ibrahimi, ancien PDG de la Comanav, a été condamné en février 2013 à cinq ans de prison ferme par la Chambre criminelle chargée des crimes financiers près la Cour d’appel de Rabat, après avoir été blanchi du chef d’inculpation de «constitution d’une bande criminelle». Cinq autres personnes ont été jugées dans la même affaire. L’ex-directeur central des ressources humaines de la Comanav et un ancien attaché à l’Institut scientifique de la pêche maritime ont ainsi écopé d’une peine de trois ans de prison ferme chacun. Mohamed Chemchati, ancien secrétaire général du Syndicat des marins, a été condamné à deux ans de prison ferme et Saïd El Hairech, ancien secrétaire général du Syndicat des dockers, à un an. Mohammed Benabdellah, un marin qui travaillait au port de Tanger, était le seul à être innocenté. Les cinq accusés étaient poursuivis pour sabotage d’établissements publics (ports et bateaux), entrave à la liberté du travail et divulgation du secret professionnel.

BD

 


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