dimanche 25 février 2018
Flash Infos

Omar Saadoun, responsable de la lutte contre le travail des enfants à Insaf

«Il est temps de prendre à bras le corps le dossier des domestiques»

Latifa a 22 ans. Cette jeune femme originaire de Zagora se trouve, depuis plusieurs jours, dans un état critique, dans une clinique à Casablanca. La tortionnaire de cette domestique n’est autre que son employeuse. Dans cet entretien,  Omar Saadoun, responsable de la lutte contre le travail des enfants à l’association Insaf, affirme que le cas de Latifa n’est qu’un seul parmi tant d’autres. Il ajoute que la violence exercée sur les domestiques au Maroc est devenue, au fil des années, un phénomène social endémique.  

Comment avez-vous accueilli la nouvelle de la torture de la jeune Latifa par son employeuse?

Nous avons été alertés du cas de la domestique torturée par son employeuse par l’équipe médicale qui s’est chargée du dossier sanitaire de la victime. A notre arrivée à la clinique où a été admise Latifa, nous avons été choqués par la gravité des blessures qu’elle porte toujours sur plusieurs parties de son corps fragilisé, à cause des sévices que lui faisait subir sa tortionnaire. En qualité de responsable de la lutte contre le travail des enfants au sein de l’association Insaf, je n’arrive toujours pas à en croire mes yeux. Comment le Maroc peut-il tolérer de telles pratiques? Il est temps de prendre à bras le corps le dossier des domestiques. Au moment où je vous parle (mardi 22 janvier 2018), la jeune Latifa subit une nouvelle intervention chirurgicale, à cause des plaies infectées qui menacent sérieusement sa santé.

Quelles sont les actions que vous comptez entreprendre au sein de l’association Insaf, pour que justice soit rendue à la jeune Latifa?

Nous prévoyons d’héberger la victime le temps qu’elle se rétablisse psychiquement et physiquement. De plus, nous sommes prêts à l’accompagner jusqu’à ce qu’elle trouve un nouveau projet dans sa vie. L’association Insaf s’est également constituée partie civile dans cette affaire et a fait appel à un avocat qui suivra ce dossier. Nous avons également avisé le Conseil National des Droits de l’Homme (CNDH) du cas de Latifa. Cette affaire, grâce à la mobilisation d’un grand nombre d’intervenants, suit son cours et je crois que justice sera rendue à la victime qui, comme des centaines de jeunes filles, aspire à une vie décente.

Les cas de maltraitance des domestiques sont de plus en plus récurrents au Maroc. Quelle en est la cause, selon-vous? 

Nous avons à maintes reprises appelé à la mobilisation générale, pour garantir une vraie protection aux travailleurs domestiques dans le Royaume. Aujourd’hui, il est très difficile de contrôler ce qui se passe entre une domestique et son employeuse. Souvent, les cas de maltraitance, dont sont victimes les petites bonnes, sont commis à l’intérieur des domiciles. Ceci me pousse à appeler les pouvoirs publics à lancer des campagnes de sensibilisation et mettre en place des lois réalistes et réalisables, en vue de faire face au phénomène récurrent de la violence à l’égard des domestiques.   

L’entrée en application de la loi régissant la relation entre les travailleurs domestiques et leurs employeurs est prévue pour septembre 2018. Quel regard portez-vous sur cette loi?

Le cadre juridique d’intervention des inspecteurs de travail et des assistantes sociales ne permet pas l’accès aux maisons. A cela, s’ajoutent la réalité des conditions de travail des domestiques et les risques auxquels celles-ci sont exposées au quotidien; une réalité très difficile à appréhender. Autre difficulté pour les mineures, celle de dénoncer leurs employeurs en cas de non-respect de la loi régissant la relation entre les travailleurs domestiques et leurs patrons, ou en cas de maltraitance. La sensibilisation, à elle seule dans ce cas précis, ne pourra pas éliminer la peur de dénoncer chez presque tous les employés de maison dans le Royaume.

Quelles sont les actions que le gouvernement doit entreprendre, sans tarder, pour garantir les droits et la dignité des travailleurs et travailleuses domestiques?

Nous poursuivrons notre plaidoyer, dans le cadre d’une stratégie de lutte contre l’exploitation des domestiques au Maroc. Le gouvernement doit faire preuve de plus d’ouverture à l’égard des associations qui luttent contre le travail des enfants au Maroc. La justice doit, à son tour, faire preuve d’intransigeance dans le traitement des dossiers de violence à l’égard des domestiques. En prononçant des verdicts sévères contre les bourreaux, ces derniers réfléchiront mille fois avant de maltraiter leurs employées de maison. La jeunesse marocaine déshéritée a besoin d’une protection particulière. Arrêtons de nourrir le désespoir chez nos jeunes Marocains. Le cas de Latifa n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Un grand nombre de jeunes filles et de garçon, issus de régions enclavées, souffrent le martyre chaque jour, chez leurs employeurs.  

Et que dire du travail domestique de manière générale au Maroc?

L’histoire retiendra que, 25 ans après la ratification (juin 1993) par le Royaume de la Convention internationale des droits de l’enfant, le pays n’a pas encore réussi à transcender les oppositions rétrogrades et libérer les mineur(e)s du travail domestique. Dans le monde, un grand nombre de jeunes filles sont impliquées dans le travail domestique, rémunéré ou non, chez un tiers ou un employeur. Elles sont particulièrement vulnérables à l’exploitation. Leur travail est souvent méconnu du grand public. Elles peuvent se trouver isolées et travailler loin du foyer familial. Les mauvais traitements qui leur sont infligés sont de plus en plus récurrents, au point de tomber dans la banalité. Au Maroc, la situation est inquiétante. Avec des pouvoirs publics impuissants et face à l’étendue du phénomène, les cas de maltraitance dont les petites bonnes sont victimes, ne sont pas près de s’arrêter. 

Propos recueillis par Mohcine Lourhzal

La phrase

Le cadre juridique d’intervention des assistantes sociales ne permet pas l’accès aux maisons.

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