mardi 25 septembre 2018

Mon amour platonique à 64 ans…

Oumkaltoum, 64 ans, est veuve et mère de 5 enfants avec petits enfants. Cette mamie désespère du comportement de son fils qui ne l’autorise pas à rêver à cet âge-là.

«Mon fils, le plus jeune, celui que je continue, à mon âge, de loger et de nourrir, me pourrit l’existence. Cet adulte à qui je viens tout récemment d’offrir une fête de mariage ne semble pas pressé de s’installer ailleurs que chez moi. Ce qui me met en colère plus que tout, aujourd’hui, c’est le fait qu’il fourre son nez dans mes affaires intimes, plus précisément dans mon téléphone. Je ne sais par quel moyen il a pu le déverrouiller pour, ensuite, espionner toutes mes conversations. Depuis cette intrusion, il ne cesse de me persécuter avec des paroles choquantes et insupportables. Selon lui, je suis une vieille timbrée et vicieuse qui n’a plus l’âge d’entretenir une relation amoureuse avec quiconque et encore moins sur mon portable.

Je suis veuve depuis quatre ans. J’avais épousé ce quinquagénaire déjà marié qui se croyait stérile. Avec lui, j’ai eu tous mes enfants. Je ne suis pas analphabète et j’ai très tôt appris à me débrouiller, pour participer aux frais de la maison, parce que mon époux n’avait pas un salaire mirobolant. Grâce à mon travail manuel très soigné, j’ai su satisfaire une clientèle très exigeante dans les pays du Golfe. Clientèle que j’ai eue grâce à une de mes connaissances. Cela m’avait rapporté gros.

Avec mes revenus, j’ai pu accéder à la propriété de biens immobiliers, ma maison et deux locaux commerciaux très biens situés. Heureusement que j’avais eu assez de jugeote pour cela. Parce que, aujourd’hui, je n’ai plus l’âge, ni la patience de m’atteler à des tâches aussi ardues. Et puis, il faut être réaliste: ce n’est pas la petite pension de veuve que je reçois qui m’aurait permis de payer ne serait-ce que mes consultation médicales. Ce sont les loyers du premier étage de ma maison et de mes magasins qui m’assurent les frais de mon quotidien, mes traitements, mes factures ponctuelles d’eau et d’électricité et mon abonnement internet. Cela me permet aussi de continuer de prendre en charge ce fils aussi fouineur qu’ingrat et d’aider les quatre autres. Je perçois également une petite rente trimestrielle qui provient d’un héritage familial. Mais pour cela, il faut que je me déplace jusqu’à mon bled qui se trouve dans le sud du Royaume. C’est là également qu’habite un de mes fils. Ces escapades me donnent l’occasion de lui rendre visite et de voir mes petits-enfants. Ce sont des déplacements que j’effectue seule.

Il y a deux ans, lors d’un de mes voyages en plein été, notre car avait eu une panne. Il s’était arrêté en plein milieu de la campagne. Autant dire que j’avais été prise par une grande panique. Mais j’eus l’énorme chance d’être rassurée et assistée par un homme de mon âge qui, lui aussi, n’avait aucune compagnie. Il était d’une serviabilité et d’une bienveillance à mon égard que je n’avais jamais rencontrées auparavant. Nous sommes devenus amis et cela continue encore aujourd’hui. Au départ, nous avions gardé le contact par des petits appels, pour nous souhaiter les vœux de fête ou pour prendre des nouvelles de l’un ou de l’autre. Nous ne possédions pas encore de téléphone sophistiqué tel que celui que nous avons aujourd’hui.

Cet homme, qui est le seul être à poser des couleurs de tendresse et d’affection dans mon quotidien, habite au fin fond du Sud. C’est un petit commerçant aux moyens très limités, bien plus que les miens. Il a pour habitude de s’absenter de son bled, de temps à autre, pour se ravitailler. Ce pourquoi il se trouvait dans le même autocar que moi, le jour de notre première rencontre. Moi, mon lieu de résidence habituel se trouve à l’est du pays. La distance entre nous est vraiment sidérale. Sans mentir, depuis ce fameux jour, nous  ne nous sommes plus jamais rencontrés. Par contre, il m’avait fait parvenir par un transporteur un téléphone sophistiqué qui nous a permis de nous rapprocher. Franchement, j’ai été extrêmement émue et touchée par ce geste. Je me suis précipitée pour apprendre à manipuler cet objet. Mon meilleur instructeur fut ma petite fille, une ado de 16 ans. Au début, j’avoue avoir été désespérée de ne pas vite comprendre les mécanismes. Je me souviens avoir galéré, mon impatient d’amoureux bien plus que moi. Les crises de fous rires qui étaient du lot resteront mémorables.

Avec ma petite fille, qu’est-ce que nous avions ri jusqu’à en suffoquer de visionner des photos prises de façon accidentelle! Nos chefs-d’œuvre étaient d’horribles sourires, de vraies grimaces de monstres. Chaque fois que j’y pense, j’en ris encore toute seule. Depuis, je suis une pro qui prends des photos, enregistre des messages vocaux, ouvre des applications, télécharge des versets du Coran, partage des chansons romantiques et des vidéos amusantes.

Vraiment, cet objet égaye mes journées. Je ne me sens plus seule et triste, n’ayant que les corvées ménagères pour unique divertissement. Et puis, il y a dedans mon charmant compagnon virtuel. Pas un jour ne passe sans qu’il me fasse parvenir de jolis messages. Nous nous parlons au moins une fois par jour. Il n’y a rien de mauvais, ni de répréhensible dans cette relation platonique et virtuelle. Mes filles et mes petites-filles, à qui je n’ai jamais rien caché, m’encouragent à garder ce lien qui me remonte le moral. Il n’y a que mon fils qui me le sape avec son comportement et ses mots crus et durs.

Cet enfant dépasse les limites en se mêlant de ce qui ne le regarde pas. Il se permet de crier à qui veut l’entendre que je lui fais honte, que je suis une vieille sorcière sans cervelle. Il dit qu’il détruirait mon téléphone s’il lui tombait entre les mains. Il ne se rend même pas compte de son ridicule. Il est jaloux d’un téléphone, lui qui ne peut vivre sans le sien. Et puis, puisqu’on y est, parlons de sa chère et fraîche épouse, dont le nez reste plongé dedans des heures durant, alors qu’il est à ses côtés. N’ont-ils rien à se dire, ou mieux à faire? N’est-il pas odieusement culotté que de se permettre de me critiquer, moi sa mère, alors qu’il n’est même pas fichu de tirer au clair la sienne de vie?».

Mariem Bennani

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