J’ai fait l’exode à l’envers!

Riad a 47 ans. Il a quitté la ville pour s’installer à la campagne, après beaucoup de déboires. Il y a rencontré son épouse et vit enfin dans la sérénité. Son parcours à rebrousse-poil.

«Il y a 17 ans, moi citadin, j’ai choisi de me convertir en homme de la campagne. J’ai tout laissé tomber du jour au lendemain, sans hésiter. J’ai fui les échecs du monde impitoyable du travail qui se prolongeaient jusque dans mes innombrables et chaotiques histoires d’amour. J’en voulais à la terre entière et surtout à cette initiation à la vie que j’avais reçue. Nous avons été éduqués, mes frères et moi, de façon sévère et stricte, un peu marxiste.

Mon père était fonctionnaire de l’Etat, mais aussi homme de lettres. Il était par ailleurs poète et écrivain engagé à ses heures. Il n’a jamais été question pour nous de jouir d’un quelconque privilège. Il arrivait même à certains de nos camarades de se moquer de nous, parce que même les vêtements, nous nous les passions les uns aux autres jusqu’à l’usure. Du côté des études, nous fréquentions l’école publique et, plus tard, l’université dans le Royaume. Il nous était pourtant très facile d’accéder aux écoles de la mission culturelle française et aux Facultés européennes. Mon père, qui avait une voiture personnelle de fonction avec chauffeur, ne nous a jamais fait profiter de cet avantage, ni d’un autre, de toute façon. Nous n’avions pas le droit de parler à qui que ce soit de sa profession. Et jamais personne ne pouvait venir le solliciter pour un quelconque service qui était de l’ordre de ses compétences. D’ailleurs, nous n’avions jamais habité que des logements de fonction ou de location. Mon père était un homme renfermé, complètement habité par son idéologie que nous devions aussi respecter. Cet homme fascinant par ses histoires et ses croyances n’était pas du tout facile à vivre. Quand il était à la maison, le malheur attendait celui qui faisait du bruit ou se trouvait dans son champ de vision sans un livre entre les mains ou un stylo et un cahier. Il entrait alors dans des colères noires et déversait une tonne de reproches cinglants à l’attention de ma mère qu’il qualifiait de trop laxiste avec nous. Elle se prenait de bec avec lui pour tenter de faire diversion et qu’enfin, nous ne subissions pas une tannée ou une punition draconienne. Nous avons grandi dans la hantise des foudres paternelles. Il est vrai que les plus touchés étaient mes grands frères. Eux devaient donner l’exemple. Moi, j’étais le petit dernier et ma sœur, intouchable, était son boute-en-train. Inévitablement, je subissais la jalousie des aînés qui, eux, n’avaient aucune chance d’échapper à la torture paternelle. C’est ainsi que je recevais ma part de coups, de leur part à eux, dès que je me trouvais seul parmi eux, qu’enrageait cette douloureuse injustice. Tout cela se passait comme dans les films muets. Sinon, c’était encore l’occasion pour notre paternel d’assener à tous une grosse volée, avec punition en sus. Un seul comportement devait régner dans la maisonnée: le silence, la discipline, le respect et les études. Ma sœur, en tant que fille, jouissait de son indulgence totale. En ce qui me concernait, cette éducation ne m’a pas servi dans la vie. Je réalisais avec amertume que j’étais bien seul à me comporter avec droiture. Et si j’ai réussi mon parcours scolaire et universitaire, j’ai par contre complètement échoué dans ma recherche d’insertion dans la vie active et dans mes relations sentimentales. J’ai été ballotté de fiasco en fiasco. Ma licence en poche, j’ai postulé d’innombrables emplois et j’ai passé grand nombre de concours. Les concours, je les ai tous ratés et le plus bizarre, c’est que d’autres camarades, dont je connaissais le niveau et le cursus, avaient été miraculeusement admis. Quant aux emplois du privé, j’ai seulement été exploité comme bouche-trou, toujours de 3 à 6 mois et à l’essai, dans une rigueur glaciale et cela sans le moindre pécule. On me remerciait à chaque fois et, comme par magie, une perle me remplaçait. Le plus invraisemblable, c’est que très vite on lui octroyait un contrat en bonne et due forme. A moi, on me reprochait mon orgueil excessif et mon manque de souplesse ou d’expérience. Il est vrai que je comprenais les manèges qui s’opéraient, j’exécutais la montagne de travail que l’on me donnait et m’interdisais toute réclamation. J’avais amèrement réalisé que le monde du travail était un monde cruel, hypocrite, qui grouille d’incompétences qui se cachent derrière de gros pistons ou de gros paquets de fric. Je restais ainsi de longs mois dans l’inactivité totale. Je n’en parlais pas à mon père, j’étais certain qu’il n’aurait jamais levé le petit doigt pour moi. Sa devise était qu’il fallait s’en sortir tout seul grâce aux compétences acquises par les études et l’acharnement personnel.

C’est durant cette période que mon père mourut, alors qu’il entamait sa première année de retraite. Sa santé, qui nous semblait bien solide, s’était détériorée à une vitesse incroyable. Nous héritions ainsi d’une prime de décès, d’une maison en location et d’un bout de lopin de terre de 2 ha qu’il avait hérité de ses aïeux. Une terre inculte, à l’accès difficile et complétement abandonnée, non loin de la capitale. Ce deuil nous avait accablés, ma mère et moi. Nous étions les deux personnes à être restées à son chevet durant sa maladie. Mes frères, eux, étaient mariés et pères de famille. Après ce triste drame, je ne pouvais rester vivre aux crochets de ma mère qui survivait avec la maigre pension de mon père. Une misère qu’elle partageait avec ma sœur divorcée et sans emploi et ses trois enfants. C’est dans cette urgence que je finis par abandonner l’idée de chercher du travail dans les grosses entreprises. Je me retrouvais alors parachuté dans une très petite entreprise familiale de la province. Le patron était un homme jeune qui avait vécu et travaillé à l’étranger. Il s’était lassé de ce monde et était revenu au pays pour y fonder une famille et renouer avec ses racines. Cet homme m’apprit beaucoup de choses, notamment la négociation et les ficelles d’un métier que je trouvais passionnant. J’avais un petit salaire mais, avec le temps et plus d’expérience, les choses devaient finir par s’améliorer. Ce qui m’affectait le plus, c’était ma vie sentimentale qui était une catastrophe. J’allais de déboires en déboires et ça, je ne le supportais plus. Toutes les filles que je rencontrais et avec lesquelles je m’engageais sérieusement finissaient par se lasser de moi. Il suffisait que j’aborde le sujet de ma situation matérielle pour que tout s’arrête. Je ne voulais jamais leur mentir en leur faisant miroiter un riche et bel avenir à mes côtés. Très vite, elles saisissaient que je n’étais pas un bon parti et me laissaient tomber. Déçu par ces filles, je disparaissais les week-ends pour aller passer ma colère et panser mes blessures en débarrassant ce petit lopin de terre familial de ses cailloux. Au bout de deux mois, l’âme et l’ego profondément meurtris, je décidai de m’y installer définitivement. Les premiers temps, j’y campais en restaurant les restes d’habitation existants. J’avais un voisinage de fermiers avec lesquels j’avais sympathisé. Ces pauvres gens m’ont bien aidé. Un soir, alors que je rentrais à pied d’une ballade dans le village, quelle ne fut ma surprise de rencontrer une jeune fille en mobylette qui s’était engagée sur le même chemin que moi. Je n’en revenais pas. Que pouvait faire une pareille fille dans le coin? Elle n’avait rien d’une fille de la campagne. Elle m’adressa un large sourire et s’arrêta pour me demander si j’étais du coin. Je lui renvoyai la même question. Nous nous sommes mis à rire en même temps. Je rencontrais mon épouse. Elle vivait avec ses parents à quelques mètres de chez moi et travaillait dans le village pour un notaire. L’ami, qui m’avait engagé dans son entreprise, me rendait souvent visite et m’avait aidé à m’installer. J’ai pu acheter quelques bêtes et me suis mis au service de tous les villageois pour les assister dans leurs opérations administratives. Je suis devenu une sorte de courtier et me suis complètement intégré dans ce monde. Un monde rude mais, au moins, je m’y sentais heureux; j’y avais trouvé mon équilibre. J’ai épousé Rachida, une jeune femme extraordinaire. C’est le rayon de soleil qui a illuminé ma vie. Elle non plus ne souhaitait jamais quitter son monde pour la ville. Aujourd’hui, je suis commerçant en bétail et agent immobilier. Mon épouse travaille à son compte: elle a pu ouvrir dans le village une petite téléboutique, avec un espace Internet avec les vieux ordinateurs et copieurs que m’a donnés mon ami. Nous vivons correctement, nous sommes heureux et ne souhaitons pas avoir d’enfants».

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