jeudi 20 juin 2019

Hirak d’Algérie : Gaïd Salah joue ses dernières cartes

Gaïd Salah tente de gagner la sympathie des Algériens en vain

Saïd Bouteflika, frère et ancien conseiller du président algérien déchu, ainsi que deux anciens responsables des services de renseignement, ont été entendus  par le tribunal militaire de Blida. Jusqu’à il y a quelques semaines, ce scénario était inimaginable.

Après leur audition le 4 mai 2019, Saïd Bouteflika, Mohamed Mediene et Athmane Tartag ont été placés en garde à vue, dimanche 5 mai 2019. De lourds chefs d’inculpations pèsent sur eux. Poursuivis pour «atteinte à l’autorité de l’armée» et «complot contre l’autorité de l’Etat», ceux qui étaient à une certaine époque intouchables, risquent la peine capitale en vertu de la loi algérienne.

Les dessous d’une rafle policière au goût de vengeance

Qui aurait cru qu’un jour, les Algériens verraient le frère de Abdelaziz Bouteflika conduit devant un tribunal, les mains menottées derrière le dos? Et qui aurait imaginé que deux des personnalités les plus influentes des renseignements algériens auraient à répondre de leurs actes devant quiconque en Algérie?

Ce qui était jusque-là utopique est devenu réalité, en ce début de mai 2019, suite à l’arrestation de Saïd Bouteflika, Mohamed Mediene et Athmane Tartag. De l’avis des spécialistes des questions algériennes, les arrestations ayant visé le frère de l’ancien président algérien et deux des plus puissants généraux de leur époque (Mohamed Mediene, dit Toufik et Athmane Tartag dit Bachir) sont le cheminement logique de l’opération dite «mains propres» lancée par le chef d’état-major de l’armée, le général Ahmed Gaïd Salah. Les mêmes spécialistes estiment qu’après avoir poussé l’ancien président à présenter sa démission, le chef de l’armée algérienne et nouvel homme fort du pays s’est attaqué à tous ceux qui pourraient entraver ou perturber son plan concernant l’avenir de l’Algérie.

Saïd Bouteflika n’est pas seulement le frère de l’ancien président. Il a également été, de longues années durant, le véritable homme fort du palais Al Mouradiya. Sa force de frappe et son influence se sont accentuées depuis l’accident vasculaire cérébral dont a été victime son frère Abdelaziz, en avril 2013. C’est d’ailleurs à ce titre qu’il a été l’une des figures les plus dénoncées par la rue algérienne, depuis l’éclatement des manifestations populaires dans tout le pays il y a un peu plus de deux mois.

Avec l’incarcération de Saïd Bouteflika et des généraux Mediene et Tartag, Gaïd Salah tente de redorer son image auprès des manifestants, lesquels ont, depuis le début de la vague de protestation, exigé le départ de tous les symboles du régime et que ces derniers soient soumis au principe de reddition des comptes. Ces interpellations, prévisibles selon certains, inattendues pour d’autres, sont également intervenues dans le sillage de la chasse aux sorcières lancée par Gaïd Salah, lequel se considère comme étant le nouvel homme fort du pays. En effet, depuis plusieurs semaines, le chef de l’armée multiplie les apparitions publiques. Les Algériens ont pris l’habitude de le voir prononcer son discours hebdomadaire (chaque mardi), depuis une des six régions militaires que compte l’Algérie. Retransmises par la télévision algérienne et reprises par la presse officielle, les sorties médiatique de Gaïd Salah ont été marquées, dernièrement, par un ton coléreux et menaçant envers ceux que le numéro un de l’armée n’hésite pas à qualifier de trublions qui veulent semer la zizanie et l’instabilité dans le pays.

Dans l’un de ses derniers discours, Ahmed Gaïd Salah s’en est directement et ouvertement pris au général Ahmed Mediene (Toufik), l’accusant de «conspirer» pour entraver les solutions de sortie de crise. Il lui a également lancé un dernier ultimatum. Le désaccord entre Gaïd Salah et Mediene n’est pas nouveau. Sous la présidence de Abdelaziz Bouteflika, le chef de l’armée a poussé le général Toufik à la sortie en septembre 2015, puis a contribué à la dissolution du service de renseignement dont il avait la charge, avant de l’annexer à l’armée.

Le général Tartag, présenté comme un proche de Saïd Bouteflika, avait quant à lui été limogé aussitôt après la démission du chef de l’Etat. Il a également été visé par des accusations du chef d’état-major qui a dénoncé une réunion entre des «individus connus en vue de mener une campagne médiatique virulente contre l’armée». Selon Gaïd Salah, cette rencontre avait réuni le général Toufik, le général Tartag et Saïd Bouteflika. L’objectif a été, selon le chef de l’armée, d’imposer l’ancien président, Liamine Zeroual (1994-1999), à la tête de la transition dans le pays. Ce dernier a d’ailleurs confirmé avoir été approché dans ce sens.

La position ambiguë de Khaled Nezzar

Dans ce contexte mouvementé, un autre personnage a fait parler de lui ces derniers jours. Jusque-là opposant farouche de Gaïd Salah, l’ancien ministre de la Défense et personnalité clé de la vie politique algérienne durant les années 90, Khaled Nezzar, a affirmé dans un article paru le 31 mars 2019, sur le site «Algérie Patriotique» fondé par son fils Lotfi Nezzar, que Saïd Bouteflika était prêt à tout, y compris à instaurer l’état de siège, pour ne pas céder le pouvoir.  Nezzar a même fait savoir qu’il lui a proposé plusieurs pistes de sortie de crise. Il était question, entre autres, de fixer une date pour le départ du président qui ne devrait pas excéder 9 mois, mettre en place un gouvernement de technocrates et créer des commissions indépendantes pour la préparation de l’élection présidentielle. Selon plusieurs observateurs, les dernières déclarations de Khaled Nezzar risquent de l’impliquer directement dans cette affaire. 

L’effet boule de neige

Les arrestations auxquelles la police algérienne a procédé le 4 mai 2019 entrent dans le cadre d’une rafle qui a débuté début avril. Dans ce cadre, l’ancien patron du Forum des chefs d’entreprises, Ali Haddad, avait été écroué le 3 avril 2019, alors qu’il tentait de quitter le pays par voie aérienne. Il a été accusé de possession de devises étrangères et de deux passeports non déclarés. Le 24 avril, c’était autour du patron du groupe Cevital d’être arrêté par la police. Issad Rebrab a été accusé de fausses déclarations en matière de transferts de capitaux et d’importations. S’en suivra une série d’autres arrestations dans ce qui ressemble à un effet boule de neige qui n’est pas près de se terminer. Dans ce contexte, les frères Kouninef et le gouverneur de la Banque centrale algérienne et ministre des Finances, Mohamed Loukal, ont été entendus le 24 avril 2019, pour leur implication présumée dans des affaires de dilapidation de fonds publics, de corruption, de détournement de foncier et de trafic d’influence. Cette semaine encore, Ahmed Ouyahia, quatre fois Premier ministre depuis 1995, a été entendu par la police dans le cadre d’une enquête pour dilapidation de fonds publics.

Mohcine Lourhzal

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