dimanche 18 novembre 2018

Corée du Nord-USA : la diagonale des imprévisibles

Certes, ce n’est ni la paix, ni la dénucléarisation, mais une incroyable poignée de main. Il y a quelques semaines, Kim Jong-un qualifiait de fou Trump qui menaçait de réduire son régime en cendres. Les deux, à Singapour, se sont serré la main, ont souri et se sont même tapé dans le dos. Les deux dirigeants les plus imprévisibles du monde ont surpris tout le monde. C’est, pour eux, un immense succès diplomatique. Ce n’est peut-être pas encore un tournant définitif pour la péninsule et la région, mais c’est une révolution des rapports diplomatiques issus de la deuxième Guerre mondiale. C’est le retour du dialogue des nations face au multilatéralisme prôné par le président français Emanuel Macron et imposé au monde précédemment par les USA.

C’est finalement le retour à la vieille maxime: «Si tu veux la paix, prépare la guerre». Trump a montré ses muscles et Kim a compris le danger. Il a doté son pays de l’arme nucléaire, ce qui lui permet de négocier, plutôt que d’être victime d’une diabolisation suivie d’une intervention militaire, comme en Irak ou en Libye. La stratégie de la dynastie Kim a porté ses fruits et le dernier monarque en date de cette dictature marxiste peut se vanter de parler d’égal à égal avec la première puissance du monde. Il peut compter sur sa propagande pour faire passer certains renoncements en un succès. Quant au président Trump, après avoir humilié ses alliés au G7, il réalise l’incroyable et certains le présentent, sans rire, pour le prix Nobel de la paix. On soulignera tout de même que cette institution s’est décrédibilisé en donnant le prix au président Obama pour son action  au Moyen-Orient… C’est dire!

Que retenir de l’accord signé?

Après cinq heures de discussions, d’abord en tête à tête, puis en compagnie d’une partie de leurs délégations respectives, le président des Etats-Unis, Donald Trump et le dirigeant nord-coréen, Kim Jong-un, ont signé, mardi 12 juin, un document commun devant les caméras du monde entier.

Donald Trump et Kim Jong-un ont répété l’engagement pris par le dirigeant nord coréen, à la fin d’avril à la Maison Blanche, de «travailler à une complète dénucléarisation de la péninsule coréenne». La dénucléarisation va commencer «très rapidement», a précisé le président américain. «Nous avons signé un document global, très exhaustif. Et je pense que ce document nous mènera à la dénucléarisation. Je pense que [Kim Jong-un] va engager le processus tout de suite, dès qu’il va atterrir en Corée du Nord».

Toutefois, le document ne mentionne pas l’exigence américaine de «dénucléarisation complète, vérifiable et irréversible», une formule qui signifie l’abandon des armes et l’acceptation d’inspections.

Le document ne mentionne pas les sanctions, ni la conclusion finale d’un traité de paix, alors que les deux Corées sont toujours techniquement en état de guerre depuis leur trêve signée en 1953. Donald Trump a affirmé qu’il mettrait fin aux sanctions à l’encontre de la Corée du Nord, lorsque «la menace nucléaire sera complètement abandonnée».

La présence militaire américaine dans la péninsule ne devrait pas décroître dans l’immédiat, même si le président a réaffirmé son souhait de retirer, le moment venu, les soldats américains déployés en Corée du Sud.

Pour convaincre la Corée du Nord de renoncer à son arsenal nucléaire, que le régime a toujours considéré comme une forme d’assurance-vie, Donald Trump s’est formellement et personnellement engagé dans le document conjoint à apporter des «garanties de sécurité».

Les Etats-Unis et la Corée du Nord s’engagent, dans le document signé, à restituer les restes des prisonniers de guerre et des portés disparus au combat, avec un «rapatriement immédiat» de ceux déjà identifiés. Il s’agissait d’une demande ancienne de la part des Coréens.

Tout ça, bien sûr, reste un  premier pas fragile. Mais c’est un événement  surprenant qui montre qu’en politique internationale, tout est possible.

C’est l’un des plus vieux conflits du monde qui a une chance de se terminer en mettant fin aux guerres de l’après-guerre. On notera tout de même qu’il y a un conflit encore plus ancien et qui n’a pas trouvé de solution diplomatique: c’est  le conflit israélo- palestinien!

La diplomatie à la Trump pourrait changer les choses, sauf que…

Sauf qu’il faudrait faire, cette fois, pression sur un autre pays à dénucléariser, Israël. On en est bien loin. Israël est l’allié privilégié de Trump  qui s’intéresse, dans la région, à un autre arsenal nucléaire, celui virtuel de l’Iran.

C’est la limite de la diplomatie imprévisible, trop prévisible -hélas!-, sur certains dossiers.

Corée du Nord: 1er geste militaire américain

L’annonce, par le président des Etats-Unis, Donald Trump, de son intention de supprimer les exercices militaires organisés par l’armée américaine avec les troupes sud-coréennes a déconcerté toute la région, à commencer par les premiers intéressés. Le commandement des forces armées américaines en Corée a dit dans un communiqué «ne pas avoir reçu de nouvelles lignes directrices sur l’exécution ou la cessation des exercices d’entraînement», dont le prochain exercice, Ulchi-Freedom Guardian, organisé d’ordinaire au mois d’août. Si cet engagement se concrétise, M. Trump aura cédé sur l’une des principales demandes de Pyongyang. La mesure permettra de rassurer le Nord sur la réalité des intentions du président américain qui en prend note: Kim Jong-un a déclaré qu’il était «urgent» pour la Corée du Nord et les Etats-Unis de cesser «les actions militaires agaçantes et hostiles».

De son côté, Pyongyang n’a plus effectué de tirs de missiles balistiques depuis le 28 novembre 2017. L’agence de presse KCNA soulignait, mercredi 13 juin, que Donald Trump avait «compris» la demande de la Corée du Nord en abandonnant ces manœuvres militaires. La République populaire démocratique de Corée les voit comme la répétition d’une possible invasion des Etats-Unis pour faire tomber le régime.

Le président américain a considéré qu’il relevait du bon sens de ne plus faire de démonstration de force contre un pays dont il se rapproche, qualifiant les exercices de «très provocateurs». Ses détracteurs ne manqueront pas de souligner qu’il n’a pas obtenu de nouvelle contrepartie de la Corée du Nord en échange de ce renoncement.

Les réactions au Sommet de Singapour

Séoul: «Un événement historique»

«L’accord de Sentosa du 12 juin restera dans l’Histoire mondiale comme un événement ayant mis fin à la Guerre froide», s’est enthousiasmé le président sud-coréen, Moon Jae-in, faisant référence à l’île de Sentosa à Singapour où les deux dirigeants se sont rencontrés. Il a rendu hommage à Kim Jong-un et à Donald Trump pour «leur courage et leur résolution».

Pékin: «Le début d’une nouvelle histoire»

«Le fait que les plus hauts dirigeants des deux pays soient assis côte à côte, pour des pourparlers d’égal à égal, a un sens important et constitue le début d’une nouvelle histoire», a déclaré le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi. «La Chine s’en félicite et apporte son soutien», a ajouté le ministre. «Il s’agit d’un objectif que nous avons espéré et pour lequel nous avons travaillé».

Moscou: «Un pas important»

«Le seul fait que cette rencontre a eu lieu est, bien sûr, positif», a salué le chef de la diplomate russe, Sergueï Lavrov. «Nous ne pouvons que saluer le fait qu’un pas en avant important ait été fait. Bien sûr, le diable est dans les détails et nous devons regarder concrètement. Mais l’impulsion, pour ce que nous comprenons, a été donnée», a de son côté déclaré le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Riabkov, à l’agence TASS.

Tokyo: «Un premier pas»

L’intention de Kim Jong-un «de voir une dénucléarisation complète de la péninsule coréenne a été confirmée par écrit. Je soutiens ce premier pas vers une résolution d’ensemble des questions concernant la Corée du Nord», a déclaré le Premier ministre japonais, Shinzo Abe.

Sommet de Singapour: les droits de l’Homme oubliés

Certains disent que Kim est «charmant» ou «plus sympathique que prévu», mais «ils ne devraient pas se laisser tromper par le sourire de Kim lors de ce show politique», a réagi, interrogé par l’AFP, Choi Jung-Hun, un transfuge nord-coréen installé aujourd’hui à Séoul.

Dans son rapport annuel sur les droits de l’Homme dans le monde pour 2017, le département d’Etat américain a accusé, en avril, la Corée du Nord de toute une série de violations approuvées par le gouvernement, des homicides extrajudiciaires aux actes de torture, en passant par la répression des dissidents et les enlèvements à l’étranger.

Kim Jong-un est accusé d’être derrière l’exécution de son propre oncle, Jang Song-thaek, en 2012, pour «trahison», ou encore l’assassinat spectaculaire de son demi-frère, Kim Jong-nam, dans un aéroport de Malaisie, en 2017. «Kim Jong-un  est en train d’essayer de gagner une stature internationale d’homme d’Etat, mais ses efforts seront vains, s’il continue de présider un pays restant la plus grande prison à ciel ouvert du monde», a réagi Brad Adams, directeur Asie de Human Rights Watch.

HRW rappelle que certaines sanctions imposées à Pyongyang sont liées à ses abus des droits de l’Homme, pas uniquement à son programme nucléaire. «Ce serait très décevant que la situation catastrophique des droits de l’Homme en Corée du Nord soit complétement occultée, en plein dégel des relations diplomatiques», a mis en garde Amnesty, qui parle de «quasi total déni des droits de l’Homme» en Corée du Nord.

Corée du Nord: une nation en armes

Créée le 8 février 1948, l’Armée populaire de Corée s’élance, le 25 juin 1950, dans ce qui allait devenir la guerre de Corée, avec 135.000 hommes à la conquête de la Corée du Sud, bousculant dans un premier temps la faible armée sud-coréenne et s’emparant de la grande majorité de la péninsule. A la suite de l’intervention des Nations Unies, essentiellement constituée des forces armées des Etats-Unis, elle est refoulée ensuite vers l’extrême nord du pays où l’intervention de l’armée populaire de libération permet une contre-offensive. Le conflit s’enlise ensuite jusqu’en 1953 sur une guerre de positions aux alentours de la frontière intercoréenne. Depuis cette date, l’armée nord-coréenne reste mobilisée sur la zone coréenne démilitarisée et des accrochages parfois meurtriers ont lieu de temps en temps lors de batailles navales, incursions de commandos en Corée de Sud et missions de renseignement. Elles se divisent en 4 échelons de défense. Les unités dites «de premier cercle ou de premier échelon» sont les unités les plus proches de la zone démilitarisée (DMZ). Elles sont mieux entraînées et équipées, car elles sont censées subir le premier choc en cas d’offensive.

La doctrine nord-coréenne s’appuie, comme celle du sud et des unités des Etats-Unis et des Nations unies basées au-delà du 38e parallèle, sur un emploi stratégique et tactique rappelant la guerre froide, avec déploiement de blindés en masse, soutien massif de l’artillerie et occupation du terrain par l’infanterie (à l’instar de la seconde Guerre du Golfe en 1991 ou de la première phase de la troisième en 2003).

Patrice Zehr

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