mardi 19 septembre 2017

Gouvernement : Les deux visions qui s’opposent

Chaque fois que le chef de gouvernement, Abdelilah Benkirane, prend la parole, le fossé se creuse un peu plus entre les parties engagées dans le processus de formation du nouvel exécutif.

Il y a, certes, les piques qui ponctuent le discours du chef du PJD et qui, chaque fois, enfoncent un peu plus le clou de la discorde.

Ainsi, Benkirane ne se lasse pas de pointer les partis qui ont obtenu peu de sièges au parlement à l’issue des dernières législatives et dont les ambitions seraient disproportionnées. De même qu’il ne cesse d’incriminer un «interventionnisme politique» -dont il ne précise pas les auteurs- qui irait contre la volonté populaire et le résultat des urnes et serait responsable de complots. Il accuse aussi, régulièrement, devant ses militants, «certaines parties» de vouloir les humilier, humilier leur formation -le PJD- et humilier le peuple marocain. Il harangue ses troupes en répétant que lui et le parti ne sont au pouvoir que pour la réforme et pour la moralisation et que cet «Al Islah» est plus redoutable que «Athaoura» (la réforme est plus redoutable que la révolution). Enfin, il ne manque aucune occasion d’agiter le spectre d’une rupture de la paix sociale, n’hésitant pas à présenter son parti comme le 1er garant de cette paix sociale…

Cette vision Benkirane…

Il y a donc toutes ces piques, très peu appréciées par les autres acteurs de l’échiquier politique marocain.

Mais il y a plus que cela.

Il y a la vision de Benkirane qui se dessine au fur et à mesure et qui tranche nettement avec celle des autres parties aux concertations politiques.

Pour le chef de gouvernement désigné, son parti est sorti vainqueur des législatives du 8 octobre dernier (2016). C’est lui que «Achaâb» (le peuple) a choisi. Il a donc les pleins pouvoirs pour prendre les décisions relatives aux autres composantes de la majorité gouvernementale. Et nul ne peut lui imposer quoi que ce soit. Sinon, c’est la volonté populaire qui serait contrecarrée et les règles de la démocratie qui seraient transgressées.

C’est un positionnement qui rappelle celui de tous les partis islamistes arrivés au pouvoir. Notamment celui des Frères musulmans, en Egypte, avant que le Maréchal Al-Sissi ne les stoppe net dans leur élan.

Parti arrivé 1er, pas parti vainqueur

Or, au Maroc, c’est une autre vision qui a toujours prévalu et que défendent aujourd’hui les autres partis politiques devant Benkirane.

Elle tient en quelques mots.

Au Maroc, en effet, dès la 1ère Constitution post-Indépendance, c’est le multipartisme qui a été retenu, alors que la majorité des pays de la région optaient pour le parti unique.

Du fait de ce multipartisme, il n’y a pas de parti vainqueur aux élections, un parti qui aurait la majorité absolue et qui pourrait décider de tout.

Il n’y a qu’un parti arrivé 1er qui doit composer avec les autres partis pour constituer sa majorité. Et si ces autres partis veulent s’associer pour faire entendre leur voix et/ou arracher des concessions au parti arrivé 1er, ils en ont le droit. La Constitution ne le leur interdit pas.

Il y a ainsi une différence de taille entre le modèle que revendique Benkirane et qui serait à l’image de ce qui se pratique en France, en Grande Bretagne, ou aux Etats Unis, où le parti vainqueur décide seul tout au long des années de son mandat… Et le modèle dont se réclament les autres partis interlocuteurs de Benkirane, qui donne parfois un pouvoir décisif au plus petit parti de la coalition (parce que c’est lui qui peut «boucler» ou pas la majorité gouvernementale), sinon, beaucoup de pouvoirs aux différentes composantes de la coalition, sans lesquelles cette majorité ne pourrait être constituée.

Divergences sur le plan des référentiels

Quand Benkirane demande qu’on lui explique comment un parti qui n’a obtenu que 20 sièges au Parlement en devient le président -il s’agit de l’USFP, bien sûr, dont Habib El Malki a été élu au «Perchoir», le mois dernier- il fait mine de ne pas comprendre que si plusieurs partis ont décidé d’accorder cette présidence à un parti minoritaire, ils peuvent en toute liberté et légalité le faire, si leurs voix associées dépassent en nombre celles des votants contre…

La différence de vision entre Benkirane et ses interlocuteurs ne se limite pas, bien sûr, à ces aspects théoriques et numériques.

Il y a aussi ce qui devise sur le plan des référentiels idéologiques et sur le plan politique.

D’une part, le Parti de Benkirane, parti à référentiel islamiste et ultra-conservateur, ne rassure pas ceux qui rêvent d’un Maroc ouvert sur le monde, tourné vers la modernité et plaçant l’efficacité –notamment économique- avant l’idéologie. 

D’autre part, il ne rassure pas sur le plan de la stabilité politique, ses menaces de descente dans la rue étant récurrentes, au moment où le pays a d’énormes défis à relever et n’a nul besoin de revenir au temps des bras de fer qui finissent dans la violence.

De nombreux reproches

Ce que les adversaires de Benkirane lui reprochent le plus, ce sont ces accusations et menaces qu’il lance et qui se propagent dans les couches populaires, alors qu’il est juste de bonne guerre que les partis avec lesquels il se concerte tentent d’avoir une position de force, tout en respectant le processus démocratique, dont les Marocains font à peine l’expérience… Au moment où il aurait pu conduire ces concertations en bonne intelligence et comprendre que, les vents ne lui étant pas aussi favorables qu’en 2011, quelques concessions étaient préférables aux bras de fer qui conduisent à l’enlisement de la situation, voire à d’autres incertitudes…

On reproche aussi beaucoup à Benkirane de se prévaloir de la volonté populaire, alors que son parti n’a obtenu que 1 million 600.000 voix. Comparé au nombre de Marocains (33 millions), à celui des inscrits sur les listes électorales (17 millions) et à celui des votants (7 millions), son score ne peut décemment pas prétendre incarner seul la volonté populaire. Ses détracteurs lui rappellent que les autres partis ont aussi le droit de parler au nom de leurs électeurs et que ces électeurs représentent tout autant une partie de cette volonté populaire.

Enfin, ce qui est reproché à Benkirane, c’est d’oublier que le chef de gouvernement, de quelque parti qu’il soit, n’est pas seul maître de l’exécutif. La Constitution en répartit les tâches entre lui et le Roi, qui a son mot à dire en sa qualité de garant des intérêts supérieurs du pays.

Déficit de communication

Les deux visions s’opposent, cela est incontestable.

Mais si Benkirane ne cesse d’expliquer la sienne devant ses militants, chaque fois qu’une des instances du parti se réunit ; ou devant l’opinion publique, à toute occasion, de l’autre côté, il n’y a personne, parmi les intéressés, pour tenir un langage clair. Le déficit de communication est un handicap qui est payé de plus en plus cher.

Benkirane s’assoit devant ses militants et parle, pendant des heures, devant des caméras qui enregistrent son discours et le retransmettent en vidéos faisant le tour des sites électroniques.

En face… Rien. Le citoyen n’a aucune explication…

La «Com» des partis laisse à désirer et les intéressés donnent l’impression de craindre de s’exprimer (ou de ne même pas penser à le faire).

Les médias –dont le métier est de relayer l’information auprès de l’opinion publique- ne reçoivent aucune explication…

Aussi, tout ce que l’on retient aujourd’hui, c’est ce qu’a dit le chef de gouvernement. A savoir, qu’il attend que les deux partis qu’il a sollicités –le RNI et le Mouvement Populaire- lui donnent une réponse définitive. On sait aussi qu’il ne veut pas de l’USFP au sein du gouvernement.

Pour le reste, écran noir…

BA

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