mardi 11 décembre 2018

Antoine Kouchner, Porte-parole de la Collaboration Antares et Coordinateur du projet ORCA-KM3NET

Télescope sous-marin : Les Confidences d’Antoine Kouchner…

Plus d’une année s’est écoulée depuis la signature d’une convention de coopération entre la Collaboration internationale avec Télescope à neutrino kilomètre cube «KM3NET» et le Maroc, pour la mise en place d’une ligne de production des modules optiques du plus grand télescope sous-marin KM3NET au Maroc. Ce projet d’envergure doit enfin entrer dans sa phase de concrétisation. Entretien avec Antoine Kouchner, Coordinateur du projet ORCA-KM3NET.

En quoi les dernières réunions de Rabat sont-elles importantes? Quelles sont les points marquants de cette rencontre avec le groupe marocain?

Il faut dire que ce type de réunion des Collaborations, nous les faisons assez régulièrement. On se voit trois fois par an. C’est la deuxième fois que nous venons au Maroc. La première c’était à Oujda, en février 2013. A ce moment-là, le groupe marocain était un groupe beaucoup plus petit. Il y avait déjà le professeur Yahya Tayalati qui, à ce moment-là, était à l’Université Mohammed 1er à Oujda. Et depuis, il est allé à l’Université Mohammed V à Rabat. On a collaboré davantage pour essayer d’avoir davantage de groupes marocains qui contribuaient au projet, surtout à la construction du projet de futures générations. Nous avons déjà un premier télescope de première génération qui a été immergé au fond de la Méditerranée. C’est le télescope Antares. Avec ce télescope, nous avons montré le principe de faisabilité de notre expérience. Mais aujourd’hui, nous devons construire un télescope beaucoup plus grand: le projet KM3NET. Le groupe marocain d’Oujda participait déjà au projet Antares. Et maintenant, il va participer au projet de futures générations KM3NET. Non seulement à son exploitation scientifique, mais aussi à sa construction, ce qui est tout à fait nouveau. C’est la première fois qu’un site marocain -et même africain- va contribuer à la construction des détecteurs et pas uniquement à l’exploitation scientifique. C’est donc très important qu’on vienne aujourd’hui à Rabat. C’est dans cette ville que sera d’ailleurs installée une ligne d’assemblage de modules de détection. Notre venue dans le cadre des réunions des Collaborations a permis d’accélérer ce processus et d’augmenter le cadre de la convention marocaine qui a été signée avec «la Collaboration internationale avec Télescope à neutrinos kilomètre cube KM3NeT» et à laquelle s’est adjointe l’Université de Qadi Ayyad de Marrakech. Puisqu’il y a eu un avenant à la convention, ce qui a permis d’augmenter la fédération marocaine qui contribue à la Collaboration KM3NET.

Comment est venue l’idée de faire cette coopération avec le Maroc?

C’est une longue histoire qui est le résultat d’un échange scientifique entre plusieurs individus. Je connais le Professeur Tayalati depuis très longtemps. Il est venu faire une partie de ses études en France, notamment pendant sa thèse de doctorat. C’est là où nous nous sommes rencontrés. On était tous les deux en thèse, ensemble. Il a déjà fait une partie de sa thèse sur le projet Antares, à la même époque que moi. Puis après, nous nous sommes séparés et chacun a vécu ses propres aventures scientifiques. Mais nous sommes restés en contact et c’est à traves ce contact que l’idée est venue de faire cette Coopération. Lui avait déjà une expertise sur le projet qu’il avait pu acquérir lors de son séjour doctoral en France et moi, j’ai soutenu cette démarche le plus activement possible, pour que le premier groupe d’Oujda rejoigne la Collaboration. Ce groupe n’a pas participé à la construction du premier projet Antares. Mais il a participé à l’analyse des données dans un secteur spécifique, celui de la recherche de nouvelle physique.

A quoi le projet KM3NET va-t-il contribuer et quel est l’intérêt d’un télescope sous-marin?

L’idée du départ, c’est d’ouvrir une nouvelle fenêtre d’observation sur le ciel. Aujourd’hui, notons-le, on regarde le ciel en astronomie moderne avec des rayons X et des rayons gamma, dans le domaine visible optique, bien sûr. De cette façon, on apprend énormément de choses sur différents objets astrophysiques. On a voulu étendre ce concept non plus à différentes longueurs d’ondes et différentes énergies des photons dans la gamme électromagnétique, mais avec de nouveaux messagers. On veut utiliser le neutrino qui est une particule élémentaire et qui fait partie de ces particules élémentaires de la physique des particules, qui ont des propriétés très spécifiques, notamment le fait d’être neutres. Cela permet de ne pas être réfléchi par les champs magnétiques. On peut donc faire de l’astronomie, car les neutrinos viennent en ligne droite de leur source de production; et ces neutrinos interagissent très faiblement avec la matière. Cela veut dire qu’ils peuvent voyager sur des distances très grandes et on peut donc sonder l’univers sur des distances très grandes, remonter très anciennement dans le passé et regarder ce qui nous intéresse le plus avec des télescopes à neutrinos. Le problème, c’est que, pour capturer ces neutrinos -comme ils interagissent très peu avec la matière-, il faut instrumenter de très grands volumes. C’est pourquoi on se met au fond de la mer. On a besoin d’être dans le noir. Car ce qu’on va détecter, c’est de la lumière qui est produite par les produits de l’interaction des neutrinos. C’est une méthode de détection indirecte. On ne peut se mettre dans une caverne comme l’ont fait les détecteurs de générations précédentes. On a besoin d’un volume beaucoup plus grand. Les neutrinos qu’on souhaite observer ont traversé toute la terre. On regarde donc le ciel qui est de l’autre côté de la terre. Et c’est ça qui est «fou» avec cette espèce de nouveaux télescopes qui sont gigantesques. Ils sont au fond de la mer et ils regardent le ciel qui est aux antipodes. Et donc étant en mer Méditerranée, vous avez accès au ciel de l’hémisphère sud où se trouve le centre de notre galaxie, lequel est un endroit qu’on a envie d’étudier. C’était ça le principe de détection d’Antares. Mais il fallait d’abord passer cette étape décisive de défi technologique de l’instrumentation des abysses. C’est ce qu’on a réussi à faire avec Antares. Nous n’avons pas encore réussi à faire une détection véritable d’objets astrophysiques avec Antares. On va réussir avec le futur projet KM3NET qui va être beaucoup plus grand. On sait qu’on va pouvoir regarder des sources.

Qu’en est-il de la phase de mise en œuvre du projet du côté marocain?

Le projet doit commencer concrètement au Maroc très vite. Le bénéfice de la réunion que nous avons eue récemment à Rabat, c’est que les experts ont pu se rencontrer, discuter des points techniques, des histoires pragmatiques d’échange de matériels, de droits de douane, etc. On a beaucoup avancé sur toutes ces questions. Les salles sont prêtes, le protocole de mise en œuvre des lignes de production est déjà connu et les crédits étant débloqués, je pense que, dans le courant de l’année, les choses pratiques vont se mettre en place.

Quel impact pourrait avoir ce genre de projet sur le quotidien des gens?

Les objectifs scientifiques que j’ai évoqués sont des objectifs de physique fondamentale. Ils n’ont pas un impact immédiat sur le quotidien des gens autre que le bénéfice de la connaissance. Mais il se trouve qu’il s’agisse d’observatoires câblés. Ils vont ainsi faire le monitorage et la surveillance permanente de ce qui se passe dans les abysses. Il y a donc un lien très étroit entre les sciences de la mer et les sciences de la terre. On a d’ailleurs déjà fait des publications scientifiques dans ce sens avec le projet Antares où nous avons corrélé l’évolution de la température, l’évolution des courants avec la salinité, etc. Il s’agit de variables qui sont d’une certaine façon indépendantes de l’objectif scientifique principal de départ. Nous sommes en train de surveiller, pour la première fois en continu, l’évolution des fonds des abysses, laquelle est liée d’une certaine manière à la problématique du réchauffement climatique. Et donc quelque part, ça va affecter le quotidien des gens, puisque, nous surveillons ce qui se passe dans le fond de la mer qui est un système écologique complexe. Du coup, on est capable, en temps réel, de donner des alertes. Sur le projet Antares, il y avait, par exemple, un sismographe. On a enregistré des tremblements de terre et des événements qui n’ont pas de rapports avec des événements astrophysiques.

Que pensez-vous du développement de la recherche scientifique au Maroc?

Je ne sais pas si j’ai une vue assez large de la problématique en général. Tout ce que je peux vous dire, c’est que, dans le cadre de mes visites qui étaient liées au projet KM3NET, j’ai été souvent très impressionné par les installations que j’ai pu voir et favorablement impressionné par la qualité du travail technique que j’ai pu voir sur place. Par ailleurs, dans le cadre de la collaboration Antares, les équipes marocaines ont contribué par certains types d’analyse. Ce sont des analyses qui ont été jugées de tout à fait bonne qualité et qui ont été soumises à publication et acceptées. On a donc des équipes marocaines qui ont contribué de façon tout à fait pertinente et significative au sein du projet. Je sais aussi que le Maroc a contribué à l’expérience Atlas. Je pense que leur contribution est aussi tout à fait visible. Le Maroc a des chercheurs brillants qui sont capables de s’organiser pour rejoindre des communautés de scientifiques, lesquels sont toutes très compétitives et ça, c’est un signe qui m’a l’air extrêmement positif. Ce qui m’a beaucoup impressionné, c’est la capacité que les équipes marocaines ont eue et qu’il était d’ailleurs démontré par cet avenant à la convention de se fédérer. Ce n’est pas quelque chose qu’on trouve très facilement. Même dans les pays européens qui contribuent. Il faut dire que, parfois, les instituts d’un même pays peuvent être en concurrence sur certains projets ou sur divers projets. Et là, c’est une force au sein de notre consortium international que de voir un pays fédérer et agir de manière cohérente pour la recherche scientifique. Je pense que les scientifiques marocains, s’ils arrivent à rester unis comme ça, c’est une force pour leur visibilité. Je suis assez admiratif de ces efforts.

Interview réalisée par Naîma Cherii

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