Algérie, Espagne, Maroc | Quels dessous de l’incroyable «affaire Brahim Ghali», alias Mohamed Benbattouche ?

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C’est une affaire qui laisse d’abord perplexe.

Une perplexité qui grandit à mesure qu’on en apprend les détails.

Mais il n’y a pas que la perplexité.

Passé le choc, il y a les dessous de cartes…

S’y arrêter n’est pas inutile, compte tenu de l’implication de deux Etats: l’Algérie et l’Espagne ; des liens de cette affaire avec le dossier du Sahara ; ainsi que des répercussions et enjeux institutionnels, diplomatiques et sécuritaires sous-jacents…

Car cette affaire va bien au-delà du mauvais polar auquel elle est parfois réduite… Sciemment ou pas.

Tout commence mercredi 21 avril (2021), lorsqu’un avion en provenance d’Algérie se pose au Nord de l’Espagne. A son bord, selon leurs passeports, un groupe d’Algériens, dont un malade, atteint de Covid-19, dans un état critique. Sur ses documents de voyage -un passeport diplomatique algérien- il s’appelle Mohamed Benbatttouche, un nom dont personne n’a jamais entendu parler. Comme dans un film d’espionnage, la délégation, bien qu’accueillie à l’aéroport par des fonctionnaires de l’ambassade d’Algérie en Espagne, croit passer inaperçue. Et pour cause… Tout a été décidé en amont, au plus haut niveau de deux États: l’Algérie et l’Espagne, comme l’écrira plus tard le très bien informé quotidien espagnol,  La Razon (édition du lundi 26 avril). Au plus haut niveau…? Certains médias précisent que le Président algérien, Abdelmagid Tebboune, a personnellement et directement négocié cela avec le chef du Gouvernement espagnol, Pedro Sanchez…

Ainsi donc, sûre de son fait, la délégation venue d’Alger, composée en réalité par le chef de file des séparatistes du Polisario, Brahim Ghali -c’est lui qui porte le faux nom de Mohamed Benbattouche, le malade auquel Alger a délivré un passeport diplomatique algérien-, de quelques éléments du Polisario l’accompagnant, ainsi que de deux sécuritaires algériens, trace vers un hôpital de Logrono, près de Saragosse, région de Navarre, où Brahim Ghali, alias Mohamed Benbattouche, doit être pris en charge. Tout était prêt pour l’y accueillir, dans la plus grande discrétion. Car il s’agissait en principe d’une opération secrète.

Quelle ne fût alors la surprise des Etats algérien et espagnol de voir, quasi-concomitamment, tous les détails de l’opération étalés dans la presse ! (L’hebdomadaire «Jeune Afrique» étant le 1er à révéler l’affaire)…

La cheffe de la diplomatie espagnole, Arancha Gonzalez Laya, habituellement très agressive pour tout ce qui concerne le Maroc, n’avait plus qu’à faire profil bas, confirmant, dès jeudi 22 avril, l’hospitalisation de Brahim Ghali en Espagne, «pour strictes raisons humanitaires», a-t-elle argué.

Au Maroc, le choc !

Si en Algérie et en Espagne, la révélation de l’affaire et de ses détails a créé la surprise, au Maroc, elle a provoqué un choc !

Non pas par rapport à l’Algérie, dont le régime est archi-connu par l’opinion publique marocaine, au point que rien de ce qu’il pourrait faire ne l’étonne plus.

Mais par rapport à l’Espagne et à son rôle dans cette affaire. C’est en effet avec consternation et incrédulité qu’étaient reçues les informations détaillant le rôle de l’Espagne dans cette opération. Non seulement elle prenait en traitre le voisin marocain, qu’elle ne cessait de qualifier de «partenaire stratégique», en accueillant le chef des séparatistes du Polisario, en concluant en secret l’accord de son accueil avec l’Algérie et en dissimulant le tout au Maroc… Mais en plus, elle, l’Espagne, grande démocratie européenne supposée être sourcilleuse sur la légalité de toute procédure la concernant, validait les barbouzeries douteuses du régime algérien, en acceptant l’entrée sur son territoire de quelqu’un dont elle connaissait parfaitement l’identité, mais qui se présentait sous un faux nom, avec un faux passeport ; et qu’elle recevait à l’insu de son opinion publique, alors que sa propre Justice le poursuit depuis 2012 pour crimes de génocide, tortures, enlèvements, abus sexuels et viols (notamment celui de Khadijatou Mahmoud, qui réside en Espagne-même) !

Pour l’opinion publique marocaine, que le Pouvoir d’Alger se fasse le chantre du respect de la légalité et des droits de l’Homme en paroles et les viole dans les faits, cette évidence ne surprend plus personne. Mais que la Démocratie espagnole ne donne pas l’exemple en la matière, c’est incompréhensible !

Or, la légalité a été piétinée avec les faux papiers et faux nom du passager Benbattouche, et les droits de l’Homme sont bafoués quand sont ignorées les revendications des victimes du tortionnaire et serial violeur Brahim Ghali.

Des questions à l’Espagne

Pour autant, l’Etat marocain n’a pas réagi immédiatement à cette affaire. Peut-être, attendait-il de voir la réaction de l’Espagne, après que tout a été dévoilé de ce plan foireux ? Un geste qui prouve que le Maroc est bien «le partenaire stratégique» claironné ? Les quelques mots de la ministre espagnole des Affaires étrangères Arancha Gonzalez Laya et ses assurances –à tonalité passablement arrogante- que l’affaire Brahim Ghali ne nuirait pas aux bonnes relations qu’entretiennent l’Espagne et le Maroc, ont dû décevoir…

Samedi 24 avril, donc, l’ambassadeur espagnol à Rabat, Ricardo Díez-Hochleitner Rodríguez, a été convoqué au ministère des Affaires étrangères. Il lui a été clairement dit que le Maroc jugeait le comportement du gouvernement espagnol «déloyal», avant de lui rappeler la sacralité de la cause du Sahara pour le peuple marocain, cette cause étant celle de l’intégrité territoriale du Maroc.

Au lendemain de la convocation de l’ambassadeur espagnol -dimanche 25 avril- c’est par un communiqué que la diplomatie marocaine a officiellement exprimé ses reproches à l’Espagne concernant cette affaire (voir le communiqué intégral en encadré).

Après avoir déploré l’attitude de l’Espagne qui a accueilli Brahim Ghali ; et exprimé sa «déception à l’égard de cet acte contraire à l’esprit de partenariat et de bon voisinage, qui concerne une question fondamentale pour le peuple marocain et ses forces vives», le Maroc a fait part, dans ce communiqué, de ses «interrogations légitimes». En fait, 4 questions y sont posées, dont les deux 1ères ont trait à la loyauté: «Pourquoi le dénommé Brahim Ghali a été admis en Espagne en catimini ?» et «Pourquoi l’Espagne a jugé utile de ne pas en aviser le Maroc ?» ; la 3ème a trait à la légalité: «Pourquoi l’Espagne a-t-elle a opté pour son admission sous une fausse identité ?» ; et la 4ème aux droits de l’Homme: «Pourquoi la justice espagnole n’a pas encore réagi aux nombreuses plaintes déposées par les victimes ?

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Au moment où ces lignes sont écrites, aucune réponse à ces questions n’étaient donnée par les autorités espagnoles.

Quelles motivations de l’Espagne ?

Après avoir tout su du «Comment», c’est en effet la question du «Pourquoi» qui se pose.

Pourquoi l’Espagne a-t-elle accepté de jouer ce rôle dans cette affaire, n’ignorant rien de l’extrême sensibilité de la question du Sahara pour le Maroc ?

Pour certains analystes, l’Espagne tenait à préserver ses intérêts avec l’Algérie. Notamment, en matière d’approvisionnement en gaz, Madrid étant partiellement dépendant du gaz algérien.

En fait, au-delà du Gaz, le gouvernement espagnol –notamment la diplomatie espagnole- a récemment entrepris de courtiser plus ouvertement l’Algérie. Le 29 mars, le ministre des Affaires étrangères algérien effectuait une visite de travail à Madrid sur invitation de son homologue, Arancha Gonzalez, une visite sanctionnée par un communiqué affirmant que l’Algérie est «un pays voisin et ami, ainsi qu’un partenaire stratégique» !  

…La même Arancha Gonzalez qui est montée au créneau plus d’une fois, manifestant sa mauvaise humeur contre le Maroc. Notamment, lorsque le chef du gouvernement marocain, Saad Eddine El Othmani, avait déclaré lors d’une interview que les questions de Sebta et Melillia seraient abordées un jour ou l’autre…

Mais aussi et surtout, lorsque l’administration Trump a reconnu la Souveraineté du Maroc sur le Sahara, en décembre dernier (2020).

On se souvient de l’attitude de la diplomatie espagnole et des propos rageurs de Arancha Gonzalez qui lançait que l’Espagne a des intérêts au Sahara !

Bien que l’Espagne ne manque aucune occasion de louer la coopération avec le Maroc, sur les plans sécuritaire, de lutte contre le terrorisme et de l’immigration clandestine, en réalité, les évolutions qu’elle constate chez son voisin du Sud ne laissent pas de l’intriguer, voire de l’inquiéter.

D’où, ces plus ou moins imperceptibles manifestations d’exaspération et tentatives de rebattre les cartes.

Ce qui est loin de déplaire au Pouvoir d’Alger, prêt à coopérer dans tout ce qui peut affaiblir le Maroc et -en particulier- ses positions dans le dossier du Sahara.

Quelles motivations d’Alger ?

Les motivations du Pouvoir algérien sont de deux ordres.

D’abord, sauver leur protégé, afin de maintenir le statu quo, tout bouleversement dans les camps de Tindouf dans le contexte actuel serait malvenu.

Ce n’est pas pour rien que le Général Chengriha, en personne, faisait le déplacement à Tindouf, le week end du 24 avril, alors que Brahim Ghali était hospitalisé en Espagne. La guerre de succession -qui était déjà plus ou moins ouverte compte tenu de l’état de santé de l’actuel chef du Polisario, 75 ans, rongé par un cancer avant d’être atteint par Covid- risquait de s’accentuer. Le Général chef de l’armée et chef d’Etat Major se devait de prendre les devants…

Mais pour le régime algérien, sa plus grande motivation reste sa guerre contre le Maroc dans l’affaire du Sahara.

Le Conseil de Sécurité venait de se réunir à huis clos, comme il le fait chaque année en avril (mi-mandat de la Minurso). L’Algérie et le Polisario –qui rêvent toujours d’une annulation par l’administration Biden de la décision de l’administration Trump reconnaissant la Souveraineté du Maroc sur le Sahara, espéraient que cette réunion donnerait quelques signaux dans ce sens. Or, ce ne fût pas le cas. Loin de là ! Le Conseil de Sécurité n’a pas non plus condamné, comme souhaité par la partie adverse, l’intervention du Maroc à Guergarate visant à rétablir la circulation dans ce passage Europe-Afrique (intervention, sans effusion de sang et effectuée en présence de la Minurso).

Lorsque l’affaire Brahim Ghali-Benbattouche a été révélée, quelques observateurs y ont vu un piège tendu à l’Espagne par le régime algérien, afin de saboter les relations maroco-espagnoles. Ce n’était pas l’enjeu premier. Car avant de s’adresser à l’Espagne, Alger a d’abord pensé faire admettre Brahim Ghali en Allemagne, là où le Président Tebboune avait été lui-même hospitalisé pour infection au Covid-19. L’Allemagne ayant refusé, l’Algérie s’est tournée vers l’Espagne.

Ce n’était alors plus qu’une opération «tout bénéfs» pour l’Algérie ! Tirer profit de la nouvelle disposition des autorités espagnoles à son égard ; faire soigner le protégé qui ne pouvait plus l’être à Alger où il était hospitalisé, son état devenant critique ; et last but not least prendre un avantage sur le Maroc dans ses relations avec l’Espagne…

Le fait que l’opération ait été éventée a cependant changé la donne pour l’Algérie. Le coup de maître des services de renseignement marocains, qui ont encore une fois prouvé leur impressionnante efficacité, est une pilule amère qui restera en travers du gosier du pouvoir algérien.

Sans compter que rien n’est fini dans cette affaire. Ni concernant les plaintes contre Brahim Ghali, ni concernant les relations du Maroc avec l’Espagne.

Quelques surprises peuvent encore tout chambouler…

Bahia Amrani

Communiqué

Ce que dit le Maroc à l’Espagne sur l’affaire Brahim Ghali

Le Royaume du Maroc déplore l’attitude de l’Espagne, qui accueille sur son territoire le dénommé Brahim Ghali, chef des milices séparatistes du « polisario », poursuivi pour des crimes de guerre sérieux et des atteintes graves aux droits de l’homme.

Le Royaume du Maroc exprime sa déception à l’égard de cet acte contraire à l’esprit de partenariat et de bon voisinage, et qui concerne une question fondamentale pour le peuple marocain et ses forces vives.

L’attitude de l’Espagne suscite une grande incompréhension et des interrogations légitimes :

–  Pourquoi le dénommé Brahim Ghali a été admis en Espagne en catimini et avec un faux passeport ?

–  Pourquoi l’Espagne a jugé utile de ne pas en aviser le Maroc ?

–  Pourquoi a-t-elle a opté pour son admission sous une fausse identité ?

–  Pourquoi la justice espagnole n’a pas encore réagi aux nombreuses plaintes déposées par les victimes ?

C’est pour cela que l’Ambassadeur d’Espagne à Rabat a été convoqué au Ministère des Affaires étrangères, de la Coopération Africaine et des Marocains Résidant à l’Etranger, afin que lui soit communiquée cette position et pour exiger de lui les explications nécessaires sur l’attitude de son Gouvernement.

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