mardi 17 juillet 2018

Atlantic Dialogues : L’Afrique dans le projet atlantiste

La 6ème édition des Atlantic Dialogues, organisée par le think tank OCP Policy Center, a mis les projecteurs sur le rôle de l’Afrique dans la réalisation du projet atlantiste, appelé à s’ériger en vecteur de développement multidimensionnel pour le continent. 340 participants, issus de 90 nationalités, ont pris part à l’événement.

Atlantisme, migration, sécurité, géopolitique, éducation, co-développement économique et social, transition énergétique, réformes politiques, promotion des jeunes entrepreneurs et rôle de la femme africaine dans l’échiquier continental. Voilà les thèmes qui ont été mis au centre de la 6ème édition des Atlantic Dialogues, tenue les 13, 14 et 15 décembre courant à Marrakech, sous le Haut patronage de SM le Roi Mohammed VI et organisés par le think tank OCP Policy Center. Prenant appui sur les conclusions du 4ème opus du rapport Atlantic Currents, les plénières ont connu la participation de quelque 340 des plus éminents experts, acteurs politiques et institutionnels, chercheurs, hauts fonctionnaires et décideurs économiques, venus échanger autour des voies les meilleures devant permettre au continent africain de réaliser, enfin, son plein potentiel. Plus de 90 nationalités étaient représentées durant ces panels, dont 30% issues d’Afrique subsaharienne, 21% d’Europe, 19% du Maroc, 18% d’Amérique du Nord et 9% d’Amérique latine. Les intervenants comptaient des noms aussi prestigieux qu’Eduardo Duhalde, Jorge Quiroga et Michel Rodriguez, anciens présidents, respectivement, d’Argentine, de Bolivie et du Costa-Rica, Aminata Touré, ancien Premier ministre du Sénégal, Lionel Zinsou, ancien Premier ministre du Bénin, Edward Scicluna, ministre des Finances de Malte, Omar Amadu Jallow, ministre gambien de l’Agriculture, Ana Palacio et Miguel Angel Moratinos, anciens ministres espagnols des Affaires étrangères, Hubert Védrine, ancien ministre français des Affaires étrangères, Dominique Strauss-Kahn, ancien directeur général du Fonds Monétaire International (FMI) et bien d’autres.

La traditionnelle cérémonie d’ouverture était ponctuée d’exposés et de présentations du rapport Atlantic Currents, animés par les signataires dudit rapport, en l’occurrence Abdelhak Bassou, senior fellow chez OCP Policy Center, El Mostafa Rezrazi, professeur en gestion de risques à l’Université Sapporo Gukuin au Japon et professeur invité à l’Université Mohammed V de Rabat, Rachid El Houdaigui, professeur de relations internationales à l’Université Abdelmalek Essaadi, Mohammed Loulichki, président du Comité contre le terrorisme et ancien représentant permanent du Maroc aux Nations Unies, ainsi que deux économistes: Tayeb Ghazi et Yassine Msadfa. Il a été procédé à la mise en exergue des principaux points sur lesquels se concentreront les workshops qui allaient suivre.

Modérés par Alan Kasujja, présentateur de la BBC News, les débats de la première journée ont tenté de répondre aux questions: «Le continent africain est-il vraiment en plein essor?» et «Quelle coopération Nord-Sud pour l’aboutissement du projet atlantiste?».   

Coopération Sud-Sud

Pour les panélistes, cela doit commencer par la résorption des problématiques de la corruption, la santé, le chômage, le marasme économique et le déficit de scolarisation en Afrique. Bref, tout ce qui conditionne le fonctionnement de la société africaine dans son ensemble et qui estropie grandement son accession à une vie digne, à une scolarité de qualité et à sa contribution à l’économie. En somme, c’est le capital humain qui prime. C’est ce qu’a soutenu Njoya Tikum, conseiller en matière de politique anti-corruption auprès du PNUD, qui a déclaré: «Investir dans les infrastructures est nécessaire, certes, mais c’est le capital humain seul qui fera réellement la différence». Une position soutenue par Obiageli Katryn Ezekwesili, conseillère auprès de l’Initiative Africaine pour le développement économique, qui estime, pour sa part: «L’Afrique a fait beaucoup d’erreurs et nous devons arrêter de pointer du doigt les autres pays comme étant les principaux responsables du retard africain». Et d’ajouter: «Cela fait plus de 50 ans que nous avons accédé à l’indépendance en Afrique. Il est grand temps que l’on reprenne notre destin en main, car nous avons beaucoup de retard à rattraper. Aujourd’hui, nous tenons toujours plus de réunions avec des pays d’Europe qu’entre pays africains», a-t-elle conclu son intervention, notant que le développement multidimensionnel, que les pays d’Afrique appellent de leurs vœux, réside non pas dans la coopération Nord-Sud à elle seule, mais aussi et d’abord dans la coopération Sud-Sud.

Dans une déclaration faite au Reporter, Ana Palacio, ancienne ministre espagnole des Affaires étrangères, s’est dite «réjouie du retour du Maroc à l’Union africaine qui était incomplète en son absence. Désormais, le continent peut compter, pour ses politiques communes de développement, sur un partenaire expérimenté et d’envergure, respecté par ses pairs du Nord, et qui a vocation à faire de cette initiative atlantique une réussite».

Un investissement pour l’avenir

Certes, l’absence d’une réelle stratégie de collaboration entre pays africains demeure un obstacle de taille à l’évolution économique, sociale et culturelle du continent. Cependant, le continent est également perméable aux bouleversements que connaît le monde, notamment sécuritaires et ceux ayant trait à l’immigration de masse. Les intervenants ont été unanimes à relever le désastre que ces phénomènes impliquent, hormis le fait que le continent s’en trouve dépourvu de sa substance: sa jeunesse. La première solution abordée pour palier à ce problème consiste, selon les intervenants, en l’instauration d’une relation encore plus poussée entre le Nord et le Sud. Il s’agit d’une condition sine qua non pour améliorer les conditions de vie de millions d’Africains et pour que l’Afrique devienne enfin un continent créateur de valeur. C’est pour cela qu’une initiative a été tenue, parallèlement aux workshops, pour récompenser -pour leurs efforts- pas moins de 50 nouveaux jeunes leaders émergents, âgés de 23 à 35 ans, qui vont rejoindre le réseau des Atlantic Dialogues Emerging Leaders (ADEL). Le fait qu’une telle consécration soit prévue dans le programme des Atlantic Dialogues n’est pas veine. Elle traduit l’intérêt que le monde porte aux forces vives, futurs porteurs de l’étendard africain et vaisseaux d’une coopération Nord-Sud nouvelle, appelée à s’inscrire dans le cadre du développement mutuel.

Dominique Strauss-Kahn, directeur de Parnasse International et ex-directeur général du FMI, a indiqué à ce sujet: «Si les choses évoluent en Afrique, qui devient plus attractive en matière d’investissements, en revanche, la croissance économique n’est pas générale à tous les pays d’Afrique qui restent toujours autant empêtrés dans la récession et dans le marasme». D’où l’intérêt de la reconfiguration des relations qu’a l’Afrique avec le reste du monde, dans le cadre atlantique. Mais cela ne suffit pas. «Il faut agir plus efficacement en amont pour que les Africains soient plus à même de porter ce changement et de l’assumer pleinement», insistent les participants. Et le point de départ dans lequel les futures actions africaines doivent se concentrer, c’est l’éducation. Là, les chiffres sont plus qu’alarmants: 20% de la population du continent africain (soit environ 200 millions de personnes) est âgée de 14 à 25 ans. Cette population jeune est lourdement stigmatisée, car elle souffre d’un taux d’alphabétisation qui peine à dépasser les 70% et d’un taux de chômage qui dépasse les 50%. Face au manque de scolarisation de ses jeunes, l’Afrique continue de pâtir de l’absence d’un volume suffisant en main d’œuvre qualifiée, ce qui est de nature à freiner la croissance de ses entreprises.

Silas Lwakabamba, ancien ministre rwandais de l’Education, explique à ce sujet que «quand bien même il existerait des postes à pourvoir, encore faut-il qu’il y ait des Africains capables de les occuper». La solution proposée par les panélistes intervenant sur ce thème est de revenir à «l’éducation à l’ancienne qui, pendant des années, avait donné des résultats intéressants et profitons-en, au passage, pour rééduquer  nos éducateurs», a lancé Kassie Freeman, PDG de l’African Diaspora Consortium.

«Il existe une grande différence entre connaissance et sagesse. L’Afrique est tellement riche en enseignements ancestraux, basés sur une sagesse séculaire. Il nous faut apprendre de tous ces enseignements et essayer de les transposer à notre système éducatif; peut-être que si l’on sait s’y prendre, nous réussirons, dans quelques années, à instaurer un véritable modèle africain d’éducation», a soutenu Assia Bensalah Alaoui, ambassadeur itinérant de SM le Roi Mohammed VI. 

L’atlantisme en question

Les débats qui ont suivi se sont intéressés au thème de l’atlantisme et du rapprochement entre l’Afrique et l’Amérique, considéré jusque-là comme «utopique». Daniel Hamilton, directeur exécutif du Centre des relations transatlantiques relevant de la Hopkins University, a exposé son point de vue sur la question. «Si l’on prend l’exemple des Etats-Unis, nous sommes restés trop longtemps détachés de l’Afrique, car nous étions surtout focalisés sur l’Amérique latine, l’Asie et l’Europe. Durant son mandat, Barack Obama avait tenté un début de rapprochement avec l’Afrique, mais qui a été vite enrayé depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir», a-t-il expliqué, avouant sa crainte de voir la militarisation croissante de la politique américaine empêcher toute possibilité de rapprochement réellement constructif entre les Etats-Unis et l’Afrique. Des inquiétudes que Jorge Castaneda, Professeur à la New York University, partage également. «Aujourd’hui, la lutte contre le terrorisme est devenue le prisme dominant de l’approche américaine vis-à-vis du continent. Pourtant, la lutte contre le terrorisme ne devrait se concevoir que dans le respect des valeurs communes», a-t-il déclaré, complétant ainsi l’intervention de son collègue et dessinant par la même occasion l’arrière-plan sur lequel les politiques africaines communes devront désormais être pensées. Et pour peser de tout son poids dans les négociations, les intervenants s’accordent à dire que le fait de renforcer les flux commerciaux et financiers entre les deux rives de l’Atlantique permettrait d’exercer une influence plus marquée dans la régulation des marchés internationaux et de résorber certains fléaux, tels que l’insécurité alimentaire ou encore la pauvreté. C’est ce que fait le Maroc, avec ses 3.000 km de rive atlantique et avec l’accord de libre-échange partiel conclu avec les Etats-Unis en 2009, qui a permis de renforcer les échanges et diversifier davantage son tissu économique, avec à la clé une augmentation des investissements directs étrangers (IDE) et du transfert de technologies.

Sur le plan politique et dans le cadre d’une Afrique qui admettrait une configuration atlantique, «plus personne aujourd’hui ne peut vraiment se targuer d’avoir le dernier mot, que ce soit en matière de leadership politique ou économique», rappelle Hubert Vedrine, ancien ministre français des Affaires étrangères. «Les politiques étrangères sont devenues de plus en plus dépendantes de l’opinion publique. Aujourd’hui, les Occidentaux ne dominent plus le monde. Plus personne ne le domine d’ailleurs, même pas la Chine, malgré tout ce que l’on peut en dire», a-t-il expliqué. En effet, face à un monde qui mue en permanence et où les pôles de pouvoir sont condamnés à s’inverser de façon perpétuelle et quasi régulière, l’Afrique n’a plus d’autre moyen que d’essayer de s’adapter, en tentant de trouver sa place dans ce contexte mouvant. Et cette place, ce n’est pas à travers les aides occidentales ou asiatiques que le continent va s’en emparer, mais plutôt grâce aux investissements et aux outils efficaces qui lui permettront d’instaurer une meilleure gouvernance, de combattre la corruption, de réussir son modèle économique et de former ses jeunes. Hubert Vedrine, spécialiste en la matière, confie également qu’«en cette période charnière où le monde est en train de changer et où de nouveaux acteurs sont en train d’y prendre place, l’Afrique devrait, plus que jamais, tenter de revendiquer ses valeurs et ses principes, mais également capitaliser sur ses réussites».

La sécurité, une affaire atlantique

«Vous pouvez élever des murs qui atteindraient les cieux, vous pouvez fabriquer les armes les plus sophistiquées qui soient, mais développer les ressources humaines africaines serait un effort moindre et beaucoup plus efficace pour lutter contre l’insécurité et pour freiner les flux migratoires en Afrique», a lancé, d’emblée Chiedu Osakwe, directeur général du Nigerian Office for Trade Negociations, au démarrage des plénières sur le thème de la sécurité en Afrique. Il a immédiatement été soutenu dans sa déclaration par le Général major Barre Seguin, de l’US Africa Command, qui a, lui, expliqué que «la sécurité n’est pas seulement militaire, elle est également sociale, identitaire, économique et alimentaire».

L’Afrique vit actuellement une crise multidimensionnelle qui risque fort bien de s’aggraver à l’horizon 2050, car près de 2 milliards et demi d’habitants sont attendus sur le continent. A côté de cela, nombre de pays africains restent aujourd’hui encore en proie à une vulnérabilité socio-économique extrême et vivent sous la menace d’une incapacité à s’adapter à temps à la taille future de cette nouvelle population. Pour les experts réunis pour en débattre, cette situation ne manquera pas de provoquer, à l’avenir, des flux migratoires encore plus massifs qui exacerberont les problèmes liés à la sécurité dans le continent. Et c’est pour y remédier que des notions, telles que l’engagement, la vision, la résilience, la coopération et le leadership, sont importantes. «Ce n’est qu’en étant convaincu de l’importance de ces mots magiques que l’on pourra aller de l’avant, pour résorber les problèmes sécuritaires au Sahel», a souligné Youssef Amrani, Chef de mission auprès du Cabinet royal. Cette bande désertique longue de 6.000 km et large de 600 km, comprise entre le Niger, le Mali, la Mauritanie, le Tchad et le Soudan, a représenté un point focal des plus intéressants pour les panélistes des Atlantic Dialogues, parce que représentative d’une opportunité où la coopération Sud-Sud peut faire la différence. Le Général Nick Parker, du Royal united services institute (RUSI), qui est au front sur cette région et qui a pu apprécier la dangerosité des luttes qui y sont engagées, a partagé son témoignage: «Nous sommes assis sur une véritable poudrière, une bombe à retardement susceptible d’éclater à tout moment, car cette région abrite les plus dangereux groupes terroristes du monde, à l’instar d’AQMI (Al Qaïda au Maghreb Islamique), du MUJAO (Mouvement d’Unité pour le Jihad en Afrique de l’Ouest) ou encore d’Ansar Dine». Face à cela, les intervenants se sont mis d’accord sur la solution qui s’impose aujourd’hui: la coopération entre Etats, pour contrecarrer ce fléau, prend les allures d’une nécessité impérieuse, qu’il s’agisse de coopération militaire, économique et d’étanchéisation des différentes frontières dans cette partie du monde, surtout avec la contribution d’un pays comme le Maroc, considéré comme «l’un des pays les plus développés d’Afrique et qui dispose d’un pouvoir militaire non négligeable, capable d’intervenir aussi bien manu militari directement contre les terroristes que pour entraîner les troupes maliennes présentes sur place et qui sont aujourd’hui complètement dépassées face à l’ennemi», a expliqué le Général Parker.  

Mehdi Mouttalib

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