Le temps des charlatans

Abdelhak Najib Lr

De tout temps, dans les périodes de graves crises, émergent toujours deux catégories de personnes: les prédicateurs autoproclamés qui font feu de tout bois et les faux savants qui conseillent à tour de bras. Puis il y a une troisième sous-catégorie, celle des nihilistes, qui ont un compte à régler avec la vie elle-même.

Ces derniers sont les fouteurs de troubles. Ils jubilent quand ça va très mal et attendent les catastrophes comme d’autres attendent une bonne nouvelle. Au Maroc, nous avons vacillé entre prise de conscience et fatalité. Oui, il y a toujours le fatalisme, il y a toujours l’ignorance et l’inconscience qui luttent contre le bon sens, qui font barrage à la logique et créent des scènes comme celles de ces hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, qui ont envahi la rue, au début de la pandémie, dans quelques villes marocaines, pour juguler le sort et lui faire un pied de nez. Et ce type de sortie fait écho à certains appels illuminés de faux messies qui mettent l’idée de Dieu au cœur de chaque catastrophe, comme un châtiment qui fond sur l’humanité pour lui apprendre à bien se tenir. Il ne faut pas oublier qu’il nous faut encore lutter et tourner le dos aux charlatans de tous poils et aux agitateurs, qui, chacun selon ses intérêts, part de son credo pour semer le doute, créer la zizanie, donner de faux conseils, ajouter encore plus de confusion et de cacophonie à un moment où nous avons tous besoin d’y voir plus clair sans éléments perturbateurs ni faux prophètes.

On le sait, l’espoir est plus fort que toutes les peurs. Il est certain que quelle que puisse être l’issue de cette crise, nous reverrons les villes avec leur frénésie habituelle. Espérons juste que nous n’allons pas oublier que nous avons failli tout perdre. N’oublions pas que la véritable vie est dans les choses simples. Cette pandémie qui nous frappe de plein fouet, depuis un an déjà, doit nous servir d’une grande et profonde leçon de vie. Espérons que beaucoup d’entre nous ont pu apprendre quelque chose en traversant cette terrible épreuve. Espérons surtout que nous avons pu prendre le temps de nous retrouver dans ce que nous avons de plus beau et de plus vulnérable: notre humanité. Espérons que pour beaucoup d’entre nous, on aura enfin compris que les artifices et la fuite dans la futilité ne sont d’aucun secours dans ce face à face avec l’inéluctable. Ne dure que l’essentiel. Seule la simplicité peut nous rendre un peu de nos âmes égarées dans la matérialité à outrance. Tout le reste ne fait que polluer nos esprits et nous brouiller quand nous avons besoin d’y voir plus clair.

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Et pour y voir clair, il ne faut pas perdre de vue une question de grande importance: la normopathie. Ou comment rester normal. Comment le redevenir quand on a traversé le désert sans aucune garantie de s’en sortir ? Parce que le plus grand souci des humains, depuis des millénaires, est de trouver le moyen d’être normaux et de le demeurer dans la durée. Ils cherchent et appellent de leurs vœux la norme avec toutes ses variations. Ils veulent tous entrer dans un moule. Ils veulent tous bien s’y caler. Et surtout veiller à ne pas déborder. Il n’y a chez l’humain, tel qu’il a été façonné à travers les âges, aucune velléité de sortir du cadre. Par contre, les humains ont réussi à se créer une case pour chacun. Ils ont mis en place des tiroirs bien identifiés pour des variétés de comportements. Ils ont donné corps à une constante universelle, le calcul permanent. Masque après masque pour que la normalité s’installe et colle à la peau. On se met sur les rails pour être véhiculé comme les autres, chacun dans sa ligne, en attendant d’être amorcé pour avancer, pour reculer, pour bouger et pour se tenir à carreau. Le plus important dans ce façonnage systématique est de ressembler à l’autre. De ressembler à tous les autres. Oui, de se tenir comme le voisin. De s’habiller comme le voisin. De parler comme le voisin. De marcher comme le voisin. En somme, devenir de véritables copies les uns des autres. Sans aucune variation possible. Et quand la nature si brimée tente une sortie en dehors du marasme, on prend cet acte pour une anomalie comportementale. Alors on formate et on remet les choses dans l’ordre. L’ordre établi. L’ordre qui ne souffre aucune entorse. L’ordre qui régule.

Abdelhak Najib

Écrivain-Journaliste

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