vendredi 18 août 2017

Santé mentale : Qui s’occupe des fous ?

Fou afp

Dans notre société, la folie est encore un sujet tabou. On n’en parle pas assez. Pourtant, elle existe bel et bien. Dans la rue, il est devenu «normal» de croiser des personnes atteintes de déséquilibres psychologiques. Personne ne leur prête plus attention. Ces individus font partie du décor, ils ne sont plus humains…

C’est dans une allée vide que nous retrouvons Brahim. Une allée bordée d’arbres aux fruits ressemblant à de petites baies rouges et vertes (Faux-poivriers), comme on en trouve dans de nombreuses villes marocaines, des voitures garées, des maisons, de grands immeubles et un terrain vague abandonné.
Brahim, un homme à la trentaine, à première vue… Il ne sait pas quel âge il a exactement. Menu, il nage dans ses vêtements. Un veston de complet vert kaki trop grand pour lui, une chemise jaune poussin et un pantalon quelconque. Si l’on vivait dans les années 70, il aurait été à la pointe de la mode. Le temps ne s’est pas arrêté pour lui, il a juste hérité de vêtements que des âmes charitables lui ont donnés. Certaines fois dans la semaine, il passe par cette allée, s’assoit sur une brique laissée là, se coiffe avec ses doigts et attend…

Bollywood dans le cœur

Ce trentenaire, petit de taille et à la peau très brune, attend la sortie des classes d’un petit lycée privé. Il s’y est fait des amis. De pseudo-amis, faut-il dire. Ces gamins éprouvent un sentiment entre fascination et mépris -deux sentiments antagonistes pourtant- pour ce personnage haut en couleurs, quoiqu’un peu défraîchi. Et pour cause, Brahim vit dans la rue; il ne travaille pas, n’a manifestement pas de famille, il est fou. Fou de Bollywood.
Il souffre d’un trouble psychique qu’on ne saurait définir exactement. La plupart du temps, il semble être doté de toutes ses facultés mentales. Il peut mener une discussion sans problème, mais il répond certaines fois par un sourire et un regard -fixé sur vous- déconcertant. Il a des accès de folie qui se manifestent par des chants et des danses frénétiques indiennes dans la rue. «Il connaît tous les films indiens. Il chante, danse et parle même leur langue», raconte une femme d’une quarantaine d’années qui l’aide souvent à acheter de quoi manger.
Dix petites minutes, durant lesquelles il est la star qu’il a toujours rêvé d’être, suffisent. Il s’identifie à Shahrukh Khan, répète ses répliques de films et reprend ses mimiques devant un petit groupe de collégiens conquis. Entre éclats de rire moqueurs et saynètes improvisées, ils partagent avec lui des moments où il n’est plus Brahim le Marocain, mais Shahrukh l’Indien. Serait-ce de la schizophrénie? Selon cette femme qui l’aide, il a de bonnes et mauvaises périodes. De bonnes où il va bien et d’autres où il se confond complètement avec son idole. Il a un miroir qu’il regarde et parle avec son reflet, lui raconte des blagues en hindi. «Il me reconnaît malgré tout. Il vient me saluer en toutes occasions et certaines fois quand je suis trop loin, je le vois me faire un signe de la main et s’en aller souriant», explique-t-elle, «Il est toujours souriant malgré la dureté de sa vie». Après sa minute de gloire, il s’en va, flegmatique et apaisé. C’est sa folie à lui.

Un destin brisé

Autre folie, autre destin…
Etant un brillant élève durant ses années de lycée, «il avait fait sciences-maths», rapporte un garçon qui en sait bien des choses sur cet homme qu’on appellera S. Il suivit des études aux Etats-Unis après avoir été diplômé d’une école d’ingénieurs au Maroc et fit la fierté de ses parents, à l’époque. Aujourd’hui, il erre dans les rues. Il a choisi d’y vivre malgré ses parents et toute sa famille qui ont à présent honte d’avoir un membre qui porte préjudice à leur image. Ils n’y peuvent rien, c’est lui qui a choisi de vivre comme ça.
Il avait tout pour réussir sa vie, une famille aisée, des diplômes hautement sollicités, une intelligence remarquable. Son destin a basculé du jour au lendemain après une rupture amoureuse douloureuse. Elle lui avait promis de l’attendre, sauf qu’entre-temps, elle s’est mariée et a eu un enfant avec l’un de ses amis. «Il ne l’a pas supporté», ajoute le garçon. Dans le voisinage, les gens ont été meurtris de voir la dégénérescence de ce jeune homme dont l’avenir s’est brisé en plein vol.
Pour ceux qui ne connaissant pas l’histoire de cet homme, aujourd’hui ayant la quarantaine, «ce n’est qu’un fou qui mendie pour fumer. Pour les autres qui le connaissent, ils savent qu’il a été trahi et qu’il n’en est pas arrivé là par hasard: il était dans le déni de son chagrin et a combattu ses démons comme il pouvait, mais ils ont fini par prendre le dessus.
Sans accompagnement psychologique, rares sont les personnes qui arrivent à tenir le coup après une rupture aussi brutale. Avant de se tenir droit au milieu d’une chaussée pendant de longues minutes, il était conscient. Avant de vivre dans la rue, il avait une vie. On peut le surprendre, certaines fois, meurtri, assis à l’ombre, les pieds joints. Il ne demande rien à personne, il n’y a que son visage fermé qui trahit une grande tristesse…

Pour longtemps dans la rue !

Ils sont plusieurs à vivre dans la rue après un coup du destin; un coup qui les a fait basculer de la raison à la folie. Chaque année, de nouveaux visages apparaissent dans les rues, ça ne change pas. Chacun a une histoire regrettable derrière lui. Il est vrai que certains d’entre eux sont dangereux parce que violents, tandis que d’autres sont «inoffensifs», comme le dit une maman à son petit bambin effrayé à la vue de ce grand gaillard à l’aspect inhabituel. Le regard méprisant et le rejet de la société ne changent pas non plus. Ces «toqués» étaient eux aussi, il n’y a pas si longtemps que ça, des gens «normaux», faudrait-il le rappeler ?
Que peut-on faire pour eux? Les prendre en charge! Mais les familles -quand ils en ont- finissent par capituler. Et l’Etat qui devrait s’occuper de tous ces cas, n’en finit pas de se plaindre de l’insuffisance des lits d’hôpitaux et des structures d’accueil. Même quand il en crée, cela devient une catastrophe! Il n’y a qu’à voir ce qu’est devenu l’hôpital Ghazi de Salé ou le centre Tit Mellil de Casablanca… Nos fous sont donc pour longtemps dans la rue.

Yasmine Saih

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