jeudi 21 septembre 2017

Reportage à Bab Sebta : Contrebande, femmes-mules et sécurité frontalière

Le poste frontalier de Bab Sebta ne sera plus aussi sûr que par le passé, selon des associatifs locaux. Tout peut être introduit au Maroc -y compris les armes- par Tarajal, un passage récemment ouvert pour l’entrée, dans le préside occupé, des femmes porteuses de marchandises, communément appelées «femmes-mules».

Tarakhal 1, un passage à haut risque!

Quel contrôle au poste frontalier de Bab Sebta? Cette frontière est-elle totalement sécurisée? La question semble, en tout cas, préoccupante et inquiète tant les milieux associatifs locaux à Fnideq et à Martil.

«Tout peut entrer par Bab Sebta. Chaque jour, quelque 7.000 femmes porteuses de marchandises transitent par cette zone frontalière. Ce nombre peut parfois avoisiner les 15.000. Elles ne sont pas fouillées par la douane, ce qui laisse la porte ouverte à toutes les fuites, y compris celles d’armes», affirme Mohamed Benaissa, président de l’ONDH Maroc (Observatoire du nord des droits de l’Homme).

Traverser le poste frontalier de Ceuta n’est pas une mission difficile pour ces femmes, lesquelles transportent sur leur dos des quantités énormes de marchandises de toutes sortes. Le chemin qu’elles ont emprunté est périlleux. Pour chercher une vie meilleure, les femmes porteuses de marchandises de Bab Sebta acceptent de vivre un calvaire physique et psychique. Plusieurs d’entre elles y ont même laissé leur peau depuis 2009.

Et depuis quelques jours, le dossier fait de nouveau l’actualité. Certains associatifs locaux sont en «ébullition» après la mort, le 26 mars dernier, d’une jeune porteuse de marchandises, Souad El Khattabi, 22 ans, à cause d’une bousculade à Tarakhal 1, passage récemment ouvert pour diminuer les entrées.

Depuis dix jours, les autorités espagnoles ont aussi, de leur côté, instauré de nouvelles mesures pour maîtriser le flux au niveau de ce point, en distribuant aux femmes porteuses des tickets que celles-ci doivent remettre à la douane à leur sortie.

«Ce n’est pas une solution pour mettre un terme aux tragédies qui arrivent souvent ici», selon Mohamed, un porteur de Fnideq. D’ailleurs, dit-il, après Souad El Khattabi, une autre femme a failli, elle aussi, trouver la mort à cause d’une bousculade qui s’est produite aujourd’hui même.

Mohamed, nous l’avons rencontré, lundi 3 avril, dans la zone «Touny», du côté de Tarakhal 1.

Ce jour-là, à 8h30, l’activité y était déjà très animée. Dans le milieu des femmes porteuses de marchandises, un âpre parfum d’indignation et d’humiliation marque encore les esprits, depuis l’accident tragique qui a coûté la vie à Souad El Khattabi.

«Cela fait plusieurs années que je m’adonne à ce travail. J’ai trois enfants et mon mari ne travaille pas. Si j’avais une autre alternative, j’aurais quitté ce travail humiliant depuis bien longtemps», lance Latéfa, une porteuse de marchandises, laquelle est originaire de Casablanca.

Elle confie au «Reporter» que c’est grâce à des agents d’autorité de la région qu’elle avait pu avoir tous les papiers attestant qu’elle résidait à Fnideq. Ce qui lui permet, ainsi, d’entrer dans le préside occupé sans visa. D’ailleurs, selon des sources bien informées, bon nombre des femmes-mules ne seraient pas originaires de la région. C’est que, précise-t-on, le phénomène ne cesse de croître et que des gens viennent des autres régions du royaume pour s’installer ici, en attendant d’avoir des papiers administratifs.

Ce commerce est illégal et pourtant, il est autorisé par les deux autorités, marocaine et espagnole.

«Cette activité est invivable, même pour les femmes porteuses de marchandises. Elle ne bénéficie qu’à la partie espagnole. A Fnideq, il n’y a aucune unité industrielle. Les responsables marocains doivent en créer dans la région pour employer toutes ces femmes qui sont, en fait, obligées d’exercer ce commerce illégal, à cause de leur précarité», lancent des associatifs.

Le président de l’ONDH Maroc, pour ne citer que lui, tient à souligner: «Il n’est plus de notre temps que ce commerce humiliant et inhumain continue d’exister. Ce n’est pas la solution pour faire travailler les populations d’ici». Et puis, explique-t-il, «il n’y a pas un contrôle des marchandises portées par ces femmes. A leur insu, elles peuvent transporter aussi bien des clandestins que des drogues, c’est-à-dire les deux principales «activités criminelles transnationales». Notre interlocuteur ne mâche pas ses mots. «En l’absence de contrôle, des armes deviennent ainsi plus faciles à faire passer», affirme Benaissa.

Un autre associatif, rencontré dans la zone de Bab Sebta, partage, lui aussi, les inquiétudes de Benaissa. «Le poste frontalier de Bab Sebta n’est plus aussi sûr aujourd’hui que par le passé. Au moment où la sécurité et le contrôle sont renforcés dans toutes les frontières, là, il y a tous les risques que, sous prétexte de ‘‘gens qui vivent de ce commerce informel’’, certains peuvent passer par ce point d’entrée qu’est Tarakhal 1 et en sortir avec des armes», tient à souligner cet associatif.

Réseau organisé

Ce commerce est apparemment très fructueux et associe trafiquants, certains agents policiers et femmes-mules. Considérée comme une activité illégale, il est pourtant autorisé par les deux douanes à Bab Sebta, temple de la contrebande.

Alors qu’une minorité de femmes porteuses travaillent pour leur compte et de manière irrégulière, d’autres -une grande partie- travaillent régulièrement et sont sous le contrôle d’un réseau de trafiquants. Elles sont qualifiées par nos sources de «privilégiées» qui auraient la protection d’un réseau de contrebande très puissant. «Ces femmes travaillent dans le cadre d’un réseau de contrebande bien organisé. Elles font, chacune, jusqu’à trois allers et retours. Leur marchandise est bien connue des agents policiers et jamais elle n’est saisie.

Ces femmes privilégiées entrent à des moments bien précis», a confié une source bien informée sur le sujet. Ici, l’activité commence dès 5 heures et se termine à 22 heures. Juste de l’autre côté du mur, se dressent plusieurs hangars, des «khzaines», abritant jusqu’à 260 hangars remplis de plusieurs tonnes marchandises.

Malgré le fait qu’elles puissent y laisser leur vie, certaines femmes «mulets», guidées par leurs employeurs, n’hésitent pas à faire plusieurs allers et retours. Elles portent jusqu’à 100 kilos. C’est ce qui explique en fait que certaines porteuses plient sous cette grande quantité de marchandises et décèdent étouffées. De la nourriture, des bouteilles de whisky, des couches pour enfants, des couvertures, des vêtements, des T-shirts, des chaussettes, du matériel, des produits détergent et autres marchandises dont on ignore parfois la provenance, passent par ici pour être vendus par la suite, dans les souks Al Massira et Municipal à Fnideq, Souk «Bab Nouader» à Tétouan ou encore dans les souks de Rabat ou de Casablanca.

Les femmes ont leurs techniques pour dissimuler toutes ces marchandises, confie une jeune porteuse. Mais travailler n’est pas toujours facile, en tout cas pour certaines porteuses qui travaillent pour leur propre compte, comme c’est le cas de Fatemezzahra, 38 ans. Celle-ci, les larmes aux yeux,  raconte son histoire. «Je travaille pour mon propre compte. La quantité de marchandises que je transporte est faible. Il faut bien que je travaille pour vivre et soigner ma mère qui est malade. Mais cela fait maintenant plus d’un mois, soit depuis l’ouverture de Tarakhal, que je ne travaille plus. Si on veut travailler, il faut malheureusement se plier à la loi de tout un réseau de trafiquants», souligne Fatéma non sans amertume. A la douane, on explique cette diminution du nombre d’entrées par la distribution de cartes avec des numéros aux porteurs, dont le nombre aurait été limité à 4.000, afin de maîtriser le flux.

Reportage réalisé par Naïma Cherii

Femmes-mules : Associations marocaine et espagnole s’inquiètent

Comportement inhumain, humiliation, multiplication des incidents tragiques causant de graves blessures, voire même la mort parmi les porteuses de marchandises… C’est ainsi que des représentants d’associations locales dans le nord ont décrit les conditions de travail des femmes «mules» au poste frontalier de Bab Sebta. Dans une déclaration au «Reporter», Fatima Zahra Allouch, présidente de l’Association Tawaza à Martil, indique que celles-ci sont exploitées par un réseau de contrebandiers, ajoutant que l’Association a également constaté l’accroissement de cas de harcèlement sexuel. «Plusieurs d’entre elles subissent également un harcèlement sexuel», déplore-t-elle. Et de poursuivre: «C’est un sujet très complexe, car il y a deux parties intervenantes dans ce dossier et il n’y a pas de lois claires concernant cette problématique», dit-elle. A ce propos, elle précise que son association avait lancé un appel afin qu’un centre d’écoute soit installé à Bab Sebta, pour traiter les dossiers des femmes victimes de violence et de harcèlement sexuel dans cette zone frontalière. Par ailleurs, la présidente fait savoir qu’une rencontre sera très prochainement organisée par l’Association Tawaza, en partenariat avec l’association espagnole APDHA en Andalousie, laquelle devra présenter un rapport détaillé au sujet des femmes «mules» de Bab Sebta.

D’où vient la marchandise ?

A Sebta (Ceuta), selon des sources ibériques, le commerce frontalier a été multiplié par 100. Les marchandises débarquées au port de Sebta sont importées d’Asie. Elles sont déchargées au port du préside occupé, avant de poursuivre leur chemin vers les souks marocains à dos de milliers des femmes porteuses de marchandises. On estime le nombre des personnes qui vivent essentiellement de cette activité informelle à quelque 47.000, originaires de Fnideq, Mdiq et Tétouan. Pour chaque porteuse, qui peut faire jusqu’à 3 rotations par jour, un voyage rapporte de 50 à 70 DH.

Feue Souad El Khattabi…

Le dossier de Souad El Khattabi est loin d’être clos. Une enquête a été lancée pour déterminer les circonstances de la mort tragique de cette jeune marocaine, porteuse de marchandises à Bab Sebta. Des sources proches de l’enquête -toujours en cours- ont indiqué que les résultats devraient tomber dans les jours qui viennent. Souad avait trouvé la mort le 23 avril, dans le couloir de Tarajal II, entre le Maroc et l’enclave espagnole, dans une bousculade.

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