dimanche 23 septembre 2018

Petites bonnes, grandes souffrances Emoi au Maroc après la torture de la jeune Latifa

Originaire de Zagora, Latifa, 22 ans, est arrivée à Casablanca pour chercher du travail. Par malchance, la jeune fille est tombée sur des employeurs qui ont transformé sa vie en enfer. Les détails.

Après le décès de sa mère, la jeune Latifa a éprouvé beaucoup de mal à s’entendre avec l’épouse de son père. Elle a alors décidé de se rendre à Casablanca, à la recherche d’un emploi décent. Dès son arrivée dans la métropole, elle a été approchée par une intermédiaire, «semsara», qui lui a promis de lui trouver un emploi en tant que domestique chez une famille aisée. Faute de mieux, la jeune fille, issue d’une région enclavée, a accepté à contrecœur cette proposition, croyant que cette nouvelle opportunité d’emploi allait lui permettre de se mettre à l’abri du besoin. Elle n’imaginait pas que sa future employeuse allait devenir son bourreau. 

Le destin cauchemardesque d’une jeune domestique

Mauvais traitement continu, insultes et longues heures de travail, ainsi était fait le quotidien de la jeune Latifa, durant plus de 18 mois. Le couple qui l’a embauchée avait l’habitude de la brûler avec des objets métalliques et des ustensiles de cuisine, entre autres moyens de punition.  

La souffrance de la jeune fille a ainsi duré presque deux ans et son petit corps ne pouvait plus supporter les coups qu’on lui assenait. Ainsi, le 13 janvier 2018, au soir, Latifa a fini par perdre connaissance chez ses bourreaux. Pris de panique, l’époux de son employeuse a décidé de la transporter à la clinique la plus proche. Abandonnée à l’entrée de l’établissement de santé, la jeune domestique a été prise en charge par le staff médical, en service ce soir-là. Face à l’ampleur de la situation et la gravité des blessures, les médecins qui s’occupaient du cas de Latifa n’ont eu d’autre choix que d’alerter la police et l’association Insaf.

L’horreur…

Selon Amina Khalid, assistante sociale à Insaf, Latifa souffre d’hématomes et de brûlures de 3ème degré au niveau des jambes et du dos, ainsi que de graves infections à diverses parties de son corps, de surcroît fragilisé par une anémie due à une sous-alimentation. «La jeune Latifa présente également des fractures qui montrent qu’elle a bel et bien été maltraitée», a expliqué l’assistance sociale, tout en  ajoutant: «L’anémie dont souffre la jeune domestique nécessite un suivi régulier de son état de santé». Le témoignage d’Amina Khalid a été corroboré par le diagnostic fait par les médecins traitants de la victime. D’après eux, «il s’agit d’une fille qui a souffert de maltraitance et de coups et blessures d’une extrême sauvagerie». D’ailleurs, cette association a promis un accompagnement psychologique. Elle a annoncé son intention de faire bénéficier la jeune domestique de cet accompagnement. Insaf a également fait savoir: «La jeune Latifa profitera d’une formation qualifiante à-même de lui permettre une meilleure intégration dans le marché du travail».

Le Conseil National des Droits de l’Homme (CNDH) s’est saisi, à son tour, de cette affaire.

L’arbre qui cache une forêt d’injustices

Latifa n’est qu’un cas parmi tant d’autres. Les affaires de domestiques violentées ou maltraitées par leurs employeurs sont récurrentes au Maroc. Les exemples dans ce domaine ne manquent pas et illustrent le danger du travail des «petites bonnes» et les souffrances qu’elles endurent.

On se souvient toujours de l’affaire de la petite Khadija, cette domestique âgée de 11 ans, décédée en 2011, après avoir subi les pires sévices par la fille de son employeuse. Battue pour ne pas avoir convenablement lavé la chemise du conjoint de sa patronne, la victime a rendu l’âme à l’hôpital. Elle était obligée de travailler jour et nuit, pour satisfaire les exigences de ses employeurs, contre un petit salaire de 400 DH par mois.

Une autre affaire avait fait couler beaucoup d’encre dans le Royaume. En 2010, une jeune fille de 11 ans a été sauvagement torturée par son employeuse qui a écopé d’un an de prison et d’une amende de 500 DH.

Où en est la loi sur le travail domestique au Maroc?

Conformément aux dispositions de l’article 27 de la loi n° 19.12, relative au travail des domestiques, celle-ci doit entrer en vigueur une année après la publication au Bulletin officiel des décrets y afférents, à savoir le décret n° 2.17.355 définissant le modèle de contrat des travailleurs domestiques et le décret n° 2.17.356 complétant la liste des travaux interdits aux employés de maison. Les deux décrets, adoptés en Conseil de gouvernement en août 2017,  ont effectivement été publiés au Bulletin officiel du 2 octobre de la même année. Ce qui fait que cette loi n° 19.12 n’entrera en vigueur qu’en octobre 2018. D’après le gouvernement, l’objet est d’assurer la protection juridique nécessaire aux travailleurs domestiques. Le texte se veut aussi, selon la même source, un moyen d’éviter toute violation concernant les droits et intérêts de cette catégorie de travailleurs. Pour les associations de défense des droits de l’Homme et les syndicats, la loi sur le travail domestique au Maroc demeure insuffisante et difficilement applicable.

La pauvreté pousse un grand nombre de jeunes (filles et garçons) à travailler comme domestiques chez des familles urbaines. Cependant, en plus de la pauvreté, d’autres facteurs entrent en jeu dans la prévalence du phénomène des «petites bonnes» au Maroc, dont l’exclusion sociale de manière générale. 

Le travail domestique au Maroc a la peau dure. Nombre de spécialistes dans les questions sociales estiment que les mesures de colmatage et d’ordre purement légal ne permettent pas, à elles seules, de venir à bout d’une pratique devenue banale dans une société marocaine aux contrastes multiples.

Mohcine Lourhzal

La tortionnaire de Latifa en détention préventive

Suite à une plainte déposée par l’association Insaf, la maîtresse de maison qui employait la jeune Latifa comme domestique a été placée en détention préventive, dans le cadre de l’enquête judiciaire en cours. Incarcérée à la prison Oukacha de Casablanca, elle est accusée de séquestration et de coups et blessures, entre autres chefs d’inculpation.

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