dimanche 20 août 2017

Ramadan : Les mille et une ficelles du système D

Ramadan Maroc

Il est aussi impressionnant qu’incroyable, le nombre de petits métiers qui accompagnent le mois de Ramadan et qu’exercent de simples particuliers, de façon illégale, mais tolérée.
Ces activités relevant de l’informel, de plus en plus nombreuses et diversifiées, font partie du paysage ramadanesque. Elles ne sont, pour la plupart, soumises à aucune règle. Mais elles sauvent tant de foyers et, parfois même permettent de dégager des bénéfices conséquents.
Plongée dans ce monde du système D et rencontre avec quelques-uns des petits (ou gros) futés qui en vivent…

Elles ne sont pas moins de six, assises côte à côte et proposant la même chose: «baghrir», «msemmen» et «razzat al kadi»… Les incontournables crêpes marocaines du Ramadan… Six femmes d’âge différent, ayant pris leurs quartiers devant l’entrée principale de ce marché de Casablanca. On est à Bab Marrakech, juste derrière le triangle des meilleurs hôtels de la ville. Ici, bat le cœur de la médina casablancaise.

A cette heure de la journée, il y a foule. Il faut jouer des coudes pour se frayer un chemin. Les six femmes, chacune derrière sa petite table sur laquelle sont entassées les crêpes, forment un mur infranchissable. Les passants, quasiment obligés de les frôler, tant l’espace, en face d’elles, est occupé de façon désordonnée par les petits vendeurs de salades et radis, ou de poisson bon marché, sont harcelés de propositions. Que ce soit pour aller à l’intérieur, où se trouvent les vrais grands étals de poisson, de viande et de légumes, ou pour partir après avoir fait leurs courses, ils ne peuvent échapper à leurs sollicitations. «Khoud Baghrir, chouf, lemlih ! Hak, ch’hal briti ? Aji, khoya… Khoudi a khti…». Des paroles répétées inlassablement, à chaque passante et passant. Le défi consiste à tout vendre avant le Ftor. Les crêpes ne peuvent pas être proposées le lendemain –personne n’en voudrait- il faut donc écouler la marchandise… Quelques-unes parmi elles font cela toute l’année, mais pendant le mois de Ramadan, elles augmentent les quantités, en fonction de la demande qu’elles évaluent par expérience. Les autres ne sont là que pour le mois de Ramadan, mois où la demande en crêpes est forte. Consommées au Ftor et au S’hor, il est quasiment impossible de s’en passer. Il y a donc des centaines de femmes, à travers le Maroc, qui saisissent cette opportunité pour gagner de quoi faire face aux dépenses exceptionnelles de ce mois… Voire de quoi faire des bénéfices importants.

Nous vendons ce que nous savons faire !

Aïcha se confie volontiers: «mes deux filles et moi ne faisons que ça, pendant Ramadan. Je me réveille la première. Je prépare la pâte du msemmen et de razzat al kadi. Je la laisse reposer pendant que je prépare celle de baghrir. Et je laisse lever baghrir pendant que je fais les msimnates et les rzizates. Ensuite, on s’y met à trois pour la cuisson, chacune s’occupe d’une catégorie de crêpes : msemmen, rziza, ou baghrir. Quand tout est cuit, l’aînée des filles reste à la maison, la cadette m’accompagne et m’aide à vendre les crêpes. C’est comme ça, tous les jours jusqu’à la fin du Ramadan. Le reste de l’année, je vends des légumes avec mon mari».
Sur ses recettes, Aïcha est moins bavarde: «Alhamdou li Allah, nous vendons presque tout ce que nous préparons. Il y a quelques années, on vendait tout avant midi, mais aujourd’hui, tout le monde fait comme nous. Il y a une quarantaine de femmes, dans ce seul marché, qui proposent la même chose. Celles qui sont à côté de nous, celles qui s’installent au niveau de la 2ème entrée du marché et d’autres encore, dans les alentours. Parfois, on est obligé de revenir après le Ftor pour vendre ce qu’il reste aux retardataires qui cherchent leur S’hor. Mais je ne me plains pas. Grâce à Dieu, nous gagnons pas mal…».
Toutes ces femmes que l’on voit proposer leurs crêpes, dans les marchés, dans les quartiers populaires et même dans les quartiers réputés chics (comme le Maarif), ou aux portes des grandes surfaces aux enseignes bien connues, gagnent-elles beaucoup, avec ce petit commerce ? Certes, non.
Les unes réalisent de vrais bénéfices. Elles diversifient leur offre, proposant même de petites quiches et pizzas, des briques farcies, du msemmen aux olives, ou au khlii, etc. Leurs clients, qu’elles fidélisent ainsi, leur passent parfois des commandes quand ils ont des invités. «Surtout les femmes salariées, parce qu’elles n’ont pas le temps de cuisiner», explique Amina, une des premières femmes à avoir proposé des pizzas…
Les autres, n’ayant pas les moyens de diversifier leurs produits, s’en tiennent aux crêpes traditionnelles et disent gagner juste de quoi faire leurs courses de la journée, mais en sont heureuses. «C’est ce qui nous permet de nous en sortir, pendant ce mois sacré. Autrement, qu’est-ce qu’on ferait ? On irait mendier aux portes des mosquées ? Toutes celles qui font comme moi gagnent au moins de quoi se nourrir. Sinon, elles ne reviendraient pas chaque matin avec de nouvelles crêpes. Nous, les femmes, nous savons toutes faire des crêpes. Nous vendons donc ce que nous savons faire, parce que ce que nous savons faire est très demandé pendant le Ramadan. C’est comme ça qu’on se débrouille !», lance Zahra.

Les étonnants petits commerces du système D

Se débrouiller, c’est ce que cherchent tous ceux qui ont inventé les mille et un petits commerces qui accompagnent le Ramadan.
Ainsi, on ne compte plus les vendeurs de «warka» (feuilles de brique) qui la confectionnent sous les yeux du client. Ils se mettent à deux, parfois trois. L’un cuit les feuilles, l’autre les badigeonne d’huile pour qu’elles ne collent pas les unes aux autres et le troisième encaisse l’argent.
En se promenant à Bab Marrakech et dans d’autres quartiers populaires, on peut voir aussi ceux qui se sont spécialisés dans les petits pains au chocolat et qui les proposent à la vente tous les après-midi, à la sortie du four.
D’autres, ne font que des cakes que les clients peuvent acheter entiers, ou par morceaux.
Mais il y a aussi et surtout ceux qui vendent des fritures de poisson (notamment la sardine préparée à la marocaine) et de légumes (tranches d’aubergines et poivrons frits). Et ceux qui vendent la Harira à la louche, aussi étonnant que cela puisse paraître: Les clients viennent avec leur casserole ou autre ustensile et achètent deux ou trois louches de Harira.
Plus étonnant encore, il y a ceux qui vendent, à l’unité, des œufs durs tenus au chaud dans une marmite d’eau bouillante ; et ceux qui se sont outillés pour presser des oranges, sous les yeux des clients, avant d’en remplir des bouteilles d’eau minérale récupérées que ces derniers emportent chez eux.
Tous les maçons qui passent leur journée sur les chantiers et qui vivent loin de leur famille, trouvent ici leur bonheur… Ils achètent Harira, chabbakia, fritures de poisson et de légumes, œufs durs, morceaux de cake, menthe fraiche et retournent sur leur chantier pour une rupture du jeûne royale.
Mais ils ne sont pas les seuls ! La clientèle existe.
Est-ce l’offre qui a créé la demande ou la demande qui a créé l’offre ? Le fait est que le recours au système D (D, comme débrouillardise) sert aussi bien le vendeur que le client.

KB

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