mercredi 18 octobre 2017

Jeunes au Maroc : Entre espoir et désespoir

Jeunes maroc

Les générations se succèdent, les enfants grandissent et deviennent des hommes et des femmes qui, à leur tour, donneront naissance à des enfants. Ainsi va la vie. Chaque époque est marquée par ses propres codes et ses spécificités qui la rendent différente de la précédente et de la prochaine. Chaque génération a ses propres repères dans le monde environnant. La génération actuelle est marquée par un tourment infini.

«De mon temps, faire des études n’était pas permis à tous. Il fallait être citadin pour pouvoir aller à l’école. Vous n’avez pas conscience de la chance que vous avez…», disait ce grand-père à ses petits-enfants et tous leurs amis qui se plaignaient de temps à autre.
Dans ce café branché, tellement de jeunes…

Dans l’autre, tellement d’autres jeunes. Et ainsi de suite. A toute heure de la journée, les cafés sont squattés par des jeunes adolescents. En groupe ou en binôme ou encore en solitaires. Voici le récit d’une vie fondée sur des espoirs et dont la vision du futur est aussi trouble qu’une eau de marécage.

Il n’y a rien à faire au Maroc

Soumia et Adil ont tous deux 23 ans. Ils sont en train de travailler leurs cours dans un coin reculé de leur café préféré. Un endroit à la décoration épurée dans les beige et blanc. Selon le propriétaire, le café était plutôt destiné à une clientèle d’adultes cherchant un endroit cosy pour boire des spécialités de café au lait -comprendre une clientèle bourgeoise. Sauf qu’il s’est avéré que la grande majorité de leur fidèle clientèle s’est constituée de jeunes étudiants. Ordinateurs devant les yeux et polycopiés à l’appui, ils discutent, cherchent et essayent de comprendre les cours ensemble. «Nous étudions ici -au Maroc-, oui, mais nous ne comptons pas y rester», lance Adil. «Je parle pour moi, en tous cas», conclut-il en regardant la jeune fille d’à côté.
Ils ont tous deux la même phrase en bouche: «Il n’y a rien à faire au Maroc». Soumia ne supporte plus les injustices. L’âme d’une idéaliste, elle ne voit pas d’issue à la situation actuelle au Maroc où tout est source de conflits. «Ils se moquent de nous partout. On nous demande d’être productifs, de participer au développement du pays, ce que je conçois. Mais en même temps, dès qu’on commence à chercher un emploi, il nous faut avoir 5 ans d’études et 5 autres d’expérience au moins. Comment voulez-vous qu’on ait cette expérience, si personne ne nous donne une chance de commencer?». Du haut de ses 23 ans, elle a déjà une vision claire de la vie qu’elle voudrait mener. Et ce n’est pas dans son pays où elle ne se sent pas représentée qu’elle compte y arriver, d’après elle. «On nous met des bâtons dans les roues à toute étape de notre vie. Il faut avoir plus qu’un mental de fer pour pouvoir supporter, alors que dans d’autres pays, les jeunes sont encouragés: ils ont tout pour eux», ajoute-t-elle. Elle se dit jalouse des jeunes étrangers avec qui elle parle via les réseaux sociaux. Elle discute avec eux des différences culturelles, des bons et mauvais aspects de chaque système scolaire, etc. Elle regrette que le système soit «corrompu» et «non-équitable». «Quand je dis à mes amis étrangers que, nous aussi, nous avons la gratuité dans l’enseignement, je dis vrai, mais je me mens en même temps. Dans notre pays, l’enseignement de qualité se paye et c’est pour cela que les fils de pauvres n’auront jamais les mêmes chances que les gosses de riches». La solution ultime selon eux: s’expatrier. Et encore, ce n’est pas donné à qui le voudra.

Dans l’espoir d’une vie stable

A 33 ans, travaillant pour le compte d’une start-up en informatique, Youssef ne sait plus où donner de la tête. A son âge, son père était déjà marié et pouvait aspirer à une situation financière prospère. Quant à lui, il ne peut qu’enchaîner les conquêtes et ne rien promettre de sérieux. «Je vis dans l’angoisse de ne pas être capable de prendre ma vie ”complètement” en charge comme le voudraient mes parents». Il vit toujours avec eux et subit une pression quotidienne de leur part. Ne pouvant pas se permettre de louer un appartement qui lui coûterait plus de la moitié de son salaire, il économise, aide ses parents «pour qu’ils me supportent encore un peu», dit-il sur un ton humoristique. Mais il sait très bien qu’il ne pourra pas compter sur eux trop longtemps. Se projeter dans l’avenir? Trop risqué. La peur du chômage, d’une famille à nourrir, d’une responsabilité trop grande pour lui sont ses freins.
Selon une enquête de la Banque mondiale, le taux de chômage chez les jeunes de 15-34 ans serait de 14,8%. «Je ne peux pas me projeter dans l’avenir, je ne suis pas le seul, notre génération entière vit au jour le jour», dit-il résolu. «Je travaille dur, je ne sors qu’à 20h et parfois à 22h. Pourtant, je n’arrive pas à joindre les deux bouts».
«Nos vies sont entre parenthèses», rigole Anouar. Il travaille, mais pour le compte de son père et il n’en est pas fier. S’en sortir «seul» est un rêve pour lui. Il ne se plaint pas, il s’estime plus chanceux que beaucoup d’autres qui n’ont pas leur père pour les aider. Il espère un jour pouvoir se sentir indépendant, vivre de son métier et fonder sa propre famille. Sauf qu’aucune femme «ne veut de lui», compte tenu de sa situation professionnelle instable.
La société marocaine, qui traverse une mutation considérable, fait perdre les repères à ses jeunes qui ne savent plus quel exemple suivre, en effet. Concernant le mariage, par exemple, il se produit en moyenne à 22 ans chez les femmes et 27 ans chez les hommes, en 1982… Récemment en 2010, l’âge du premier mariage s’est propulsé aux alentours de 27 ans chez les femmes et de 31 ans chez les hommes, une tendance qui ne cesse de se développer crescendo à travers les années.
Ces jeunes se sentent tous ballottés, malmenés. L’environnement dans lequel ils évoluent ne leur permet ni de s’épanouir, ni de prendre des risques. Il les pousse plutôt à se méfier et rester vigilants. Ils ne se sentent pas représentés par les politiques et décrochent. Pourtant, ce sont les jeunes qui constituent le véritable levier de développement d’un pays, spécialement au Maroc dont la population des jeunes est importante: 30% de la population en 2012, selon la Banque Mondiale. Une population en âge de travailler qui tend à s’accroître d’ici 2030, puisqu’ils passeraient de 16,7 millions en 2005 à 22,6 millions, connaissant une évolution de 236.000 personnes annuellement, selon une étude prospective du Haut-commissariat au Plan.
Pis encore, aujourd’hui, le désespoir et le désœuvrement les poussent dans les bras des recruteurs qui leur promettent monts et merveilles s’ils rejoignent les rangs des jihadistes. L’argent et toutes les facilités accordées les attirent –souvent beaucoup plus que la religion-. Et les voilà embarqués dans une vie à l’issue, de toutes manières, tragique: soit ils sont tués, soit ils deviennent des tueurs.

Yasmine Saïh

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