Turquie : Un pays pas plus arabe que son printemps

La Turquie n’est pas, comme certains commentateurs l’oublient trop facilement, un pays arabe, si c’est un grand pays musulman lié à l’histoire de l’islam, son histoire est différente, sa société aussi.

Turquie AFP

La Turquie c’est un paradoxe, un pays officiellement laïc, avec des islamistes au pouvoir. Des islamistes présentés le plus souvent comme modérés, pragmatiques ou tout simplement conservateurs. C’est cette image qui est atteinte par les dernières manifestations. L’usage abusif du terme de «printemps» pour qualifier des mouvements très divers dans le monde arabo musulman est donc un problème.

Cet amalgame journalistique de facilité d’image empêche parfois d’analyser avec lucidité et esprit critique les événements. L’exemple turc est particulièrement révélateur. S’agit-il d’un printemps? Si oui, il est tout de même tout à fait particulier.
En effet, les printemps arabes ont chassé du pouvoir des régimes autoritaires interdisant ou opprimant le plus souvent les islamistes. Mais les manifestations turques dénonçaient un régime islamiste en place depuis plus de 10 ans. En Tunisie et en Egypte, la révolte a d’ailleurs débouché sur une prise de pouvoir, par les urnes, d’islamistes que les manifestants d’Istanbul et d’Ankara voudraient chasser du pouvoir. C’est très différent!
Cependant, il y a indiscutablement des points communs, au-delà du point de départ très différent. Chaque fois, c’est une jeunesse moderne et urbanisée qui lance le mouvement grâce aux réseaux sociaux. Dans les pays arabes, elle revendique une liberté, en Turquie, elle défend des libertés qui seraient menacés. Ce serait presque, dans ce sens, un contre-printemps. Les jeunes Turcs ont une histoire laïque, différente de celles des Tunisiens et des Egyptiens. Un mode de vie qui a été détaché un temps de l’islam, volontairement, par Mustapha Kemal. Ses portraits (de Kemal) ont refleuri à nouveau, ce qui est un signe. En fait, ce qui est en cause, c’est une réduction lente mais étouffante des libertés individuelles, au nom des interdits de l’islam. C’est aussi la dénonciation d’un faux modèle turc qui finalement n’arriverait pas, contrairement à ce qui est souvent écrit, à concilier islamisme et démocratie. La modération, le pragmatisme ne seraient que de l’hypocrisie et une volonté d’islamiser totalement, mais en douceur, la société.
Mais la presse française a été prise de court. En témoigne cette approche du journal Le monde:
«Parti du parc Gezi à Istanbul, le mouvement de contestation en Turquie a surpris, autant par sa soudaineté que par son ampleur et son expansion à plus de quarante villes de province. “A Istanbul, comme à Ankara ou Izmir, cela était attendu depuis des mois. Les journaux étaient inondés de signaux alarmants à destination du pouvoir indiquant que les choses ne pouvaient continuer comme cela en matière de contrôle du corps et de l’espace public”, analyse Hamit Bozarslan, historien à l’EHESS. Des signaux inquiétants tels que la tentative de contrôle de l’avortement par le pouvoir, l’interdiction de l’alcool ou de s’embrasser dans les rues, ou les premières condamnations pour insultes contre Dieu…”. Symbolique, la transformation du parc Gezi et de la place Taksim attenante, haut lieu de la République kémaliste et de la gauche à Istanbul, a été “la goutte qui a fait déborder le vase”, estime Hamit Bozarslan. Les projets urbains qu’y a imposés le parti islamiste sont vécus, par ses détracteurs, comme autant de symboles de l’empreinte que veut laisser le Parti pour la justice et le développement (AKP) au pays: islamiste, avec le projet d’une grande mosquée; sunnite, en baptisant le troisième pont sur le Bosphore du nom de Selim Ier, qui a massacré les alévis; ottomane, en recréant la caserne ottomane; mais aussi néo-libérale avec la construction d’un énième centre commercial».
Le pouvoir a-t-il pris la bonne mesure des événements?
«Ces choses que l’on appelle les réseaux sociaux sont des fauteurs de troubles dans nos sociétés actuelles». Les propos émanent du Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan. Et la Syrie d’Assad se frotte les mains et ironise.
Le ministère des Affaires étrangères de Damas a «conseillé» aux Syriens d’éviter de se rendre en Turquie –où plus de 400.000 personnes ayant fui les violences en Syrie se sont réfugiées– «à cause de la détérioration de la situation sécuritaire».
Raillant les malheurs du gouvernement turc, qui fut un grand ami du régime syrien avant d’appuyer la rébellion, les ministres syriens ont accusé Ankara de «terroriser» sa population et ont décrit le mouvement de protestation comme le «vrai printemps».
Décidément il faut se méfier de l’utilisation du mot printemps!

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