mercredi 16 août 2017

Enquête : Mardi noir à Carrières Centrales

Bidonville Carrieres Centrales

Le bidonville «Carrières Centrales» a été la scène, mardi 3 juin 2014, d’affrontements entre les habitants et les forces de l’ordre. Les autorités locales, qui avaient pour mission d’exécuter le jugement d’évacuation de 42 baraques, dans le cadre du projet «villes sans bidonvilles», ont rencontré une forte opposition des bidonvillois, ce qui a les poussées à faire évacuer de façon violente les gens. Ces derniers vivent actuellement dans la rue, à côté des débris de leurs baraques ou anciennes demeures.
Le Reporter s’est rendu sur les lieux. Reportage.

L’évacuation des habitants de 42 baraques aux «Carrières Centrales», plus précisément au Douar Al Bachir, s’est déroulée dans une ambiance de violence. Les habitants, surpris par cette décision, se sont opposés à leur expulsion. Vieux, femmes, enfants et jeunes ont tenté de dissuader les agents d’autorité de détruire leurs biens, mais en vain. Les bulldozers étaient déterminés à détruire les baraques (qui étaient en fait des maisons construites avec du béton). Les forces de l’ordre sont donc intervenues manu militari pour arriver à leurs fins: exproprier les habitants des 42 baraques.

«Les forces de l’ordre nous ont tabassés. Ils prononçaient même à notre égard des mots vulgaires. Lors de cette opération, nous nous sommes rendu compte que les agents d’autorité ont utilisé presque 36 caméras pour filmer cet incident et à aucun moment nous ne leur avons jeté des pierres, comme ils le prétendent. D’autres démolitions suivront, selon certaines rumeurs», témoigne un des habitants, arrêté puis relâché.
Cette opération a fait un grand nombre de blessés, dont des policiers. Une jeune fille s’est vu casser la mâchoire; un jeune garçon a eu le bras fracturé par les coups que lui a assénés un policier. Vingt-quatre personnes ont été interpellées, dont 18 se trouvent toujours (jusqu’à l’écriture de ces lignes) en garde à vue, selon les habitants de Douar Al Bachir. Une femme enceinte, dont le mari, un jeune homme, était détenu, s’est évanouie à côté de la baraque, lors de cette opération. Désespéré, le mari est monté sur le toit de sa maison et a tenté de s’immoler, une façon de dissuader les forces de l’ordre de poursuivre leur besogne. Contacté par téléphone, ce jeune homme, en détention, a confié au Reporter: «Je n’ai fait de mal à aucun des agents de l’autorité. Je voulais juste protester contre cette décision. Afin de les empêcher de détruire ma baraque, j’ai tenté de m’immoler, mais je ne suis pas passé à l’acte. Comme ils étaient déterminés à me déloger, je me suis rendu à la police juste après. Maintenant, on nous accuse, les autres détenus et moi, de nous être opposés à l’exécution d’un jugement judiciaire».
Une femme âgée de 85 ans a trouvé la mort, vendredi 6 juin, suite à un accident de la circulation survenu au boulevard Ibnou Tachfine (Hay Mohammadi). Cette femme était la grand-mère de trois détenus, dont une jeune fille de 20 ans, arrêtés à la suite des affrontements survenus aux «Carrière Centrales». Elle se serait rendue au tribunal, dans la matinée du vendredi, avant de se retrouver au boulevard Ibnou Tachfine où elle a été percutée par un véhicule semi-remorque. «Nous étions détenus, mon frère, ma sœur et moi, suite à ces événements. Mais nous avons été relâchés après avoir payé une amende de 2.000 DH chacun. Notre grand-mère vient de mourir juste après nous avoir rendu visite. On nous a accusés d’entraver l’exécution d’un jugement prononcé par le tribunal, de défier ce jugement ordonnant notre expulsion et de porter atteinte à l’ordre public, alors que nous ne demandions que de vivre honorablement. Le relogement des bénéficiaires s’est déroulé dans un cadre très flou. Je ne parle pas de toute l’opération, bien entendu. Mais il y avait parfois une duplicité ayant caractérisé cette opération et c’est injuste. Les critères n’étaient pas respectés dans certains cas», soulève le jeune habitant de Douar Al Bachir.

Les autorités donnent leur version

Selon un communiqué de la wilaya du Grand Casablanca, rendu public le vendredi 6 juin, 24 personnes ont été présentées à la justice pour «entrave à l’exécution des décisions de justice et violences envers les forces publiques dans l’exercice de leurs fonctions». Le même communiqué indique: «L’expulsion des habitants de ces baraques n’était que l’exécution du délogement prononcé par la justice et les habitants en question ont bénéficié de lots de terrain au pôle urbain El Haraouiyine». Et de souligner: «Les habitants concernés par cette opération entravent le délogement en recourant à des femmes, à des mineurs et à des personnes âgées».

Les raisons des habitants

«Juste après la décision du tribunal en 2012, nous avons reçu différents avertissements nous demandant d’évacuer les lieux. Mais comme nous n’avons pas les moyens et que nous avons une cause que nous estimons juste, nous sommes restés sur place. Nous sommes une famille recomposée et deux de mes frères sont recasés. Cependant, il reste mon père et mes autres frères et sœurs, ainsi que mon grand frère. Celui-ci est pourtant marié depuis 2009, mais il n’a pas été recasé, alors que des jeunes de notre douar, qui se sont mariés en 2011, ont maintenant leurs appartements, ce qui est injuste», informe Rachida, une habitante du douar.
Un autre habitant, âgé d’une quarantaine d’années, explique son cas: «Nous habitions, mon frère et moi, dans cette baraque où nous avons grandi jusqu’à notre mariage. Nous avons été recensés en 2004 et en 2008. Mais, parce que j’ai des différends avec le moqaddem de notre arrondissement, nous n’avons toujours pas bénéficié du recasement à El Haraouiyine, alors que nous remplissons toutes les conditions exigées pour être relogés. Nous sommes nés aux Carrières centrales, plus précisément à Douar Al Bachir. Nous ne comprenons donc rien à cette situation. La corruption des agents de l’autorité est derrière tout ce problème».
«Des personnes, qui n’ont jamais habité dans ce douar, avaient acheté des baraques de leurs anciens propriétaires. Ainsi, ils ont été recasés en 2013. Un souk nommé Al Hilal, qui était sur la place, contenait plus de 50 commerces. On y a construit des appartements. Un des députés a fait bénéficier sa sœur, qui pourtant habitait au boulevard de la Grande Ceinture, d’un lot de terrain en compensation. Le fait est que cette femme a profité de cet échange sans aucun droit, vu que son frère a troqué ledit lot contre une mosquée sise à Douar Bouaâzza», se plaint un habitant de Douar Al Bachir. «Ceux qui se sont mariés après le recensement de 2008 n’ont pas bénéficié du recasement à El Haraouiyine. Les recensements de 2004 et de 2008 n’ont pas tenu compte du fait que les enfants allaient grandir, devenir adultes et fonder leurs foyers. C’est ce qu’on appelle les familles recomposées. En plus des oubliés qui n’ont pas été recensés. Par ailleurs, lors du relogement, les habitants d’une seule baraque ont pu avoir entre 6 et 9 appartements, contrairement à aujourd’hui. En plus, il y a des agents d’autorité qui sont corrompus parce que, même après, certains habitants les ont soudoyés et ont pu ainsi avoir le nombre d’appartements qu’ils souhaitaient. Ceux qui n’ont pas de moyens financiers sont restés sur place, jusqu’à ce que les autorités viennent les chasser de leurs demeures et les mettre dans la rue», s’insurge une habitante du douar. Et d’ajouter: «Ce sont les agents d’autorité qui nous ont induits en erreur. Ils nous ont conseillés d’y rester et de contester, au lieu de partir comme les autres, ceux des Carrières Centrales».
«Les Carrières Centrales existent depuis le protectorat alors que la commune urbaine n’existe que depuis 1978. Cette dernière a saisi la justice en prétendant que les Carrières Centrales lui appartiendraient. Je me demande comment elle a fait. Et maintenant, les forces viennent pour expulser les gens de leurs demeures sans se soucier de ce qui leur arriverait une fois jetés dans la rue», conteste un des habitants de Douar Al Bachir.

La situation lamentable des habitants

Les habitants des 42 baraques rasées sont sans gîte. Ils vivent à côté des décombres et des débris de leurs maisons ou baraques. La majorité d’entre eux vit sous des tentes. «Maintenant, nous souffrons le martyr; nous vivons dans la rue, nos meubles sont éparpillés. Nous sommes exposés au froid, à la saleté, aux moustiques et aux taupes qui sont très nombreuses. Nos enfants sont tous malades, que Dieu nous vienne en aide. Mes frères montent la garde à tour de rôle pour prévenir tout danger», souligne une habitante du Douar Al Bachir. «Ma fille, qui a maintenant plus d’une année, est très malade. Elle a dû manger quelque chose. Le médecin nous a dit qu’elle avait ingurgité du poison. Je vais l’hospitaliser prochainement. C’est parce que nous vivons maintenant dans la rue que de telles choses nous arrivent», s’insurge une jeune maman.

Badia Dref
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Chiffres à retenir


Selon un communiqué de la wilaya du Grand Casablanca, en 2008, les baraques recensées aux Carrières Centrales étaient au nombre de 4.640, habitées par 6.902 familles. La même source précise qu’à la date du 2 juin 2014, un total de 3.926 baraques a été démoli, soit un taux de 90%; et que toutes les familles répondant aux critères exigés ont bénéficié d’une parcelle de terrain ou d’un appartement dont le prix ne dépasse pas les 100.000 DH, sachant que sa valeur réelle sur le marché est de 350.000DH. De plus, toutes les familles résidant dans les baraques recensées ont bénéficié de lots de 80m3 (R+3) sur la base d’une parcelle de terrain pour deux bénéficiaires dans la région d’El Haraouiyine, en contrepartie de 20.000DH chacun, avec facilité de paiement, sachant que le prix réel du lot est de 8.000/m2, indique le communiqué.

 

Hajja Yja: on m’a oubliée


«Je vis aux Carrières Centrales depuis le protectorat. J’y suis arrivée très jeune. Et c’est là que je me suis mariée et ai fondé ma famille. Mon fils a actuellement 51 ans. J’ai ma carte d’identité nationale et le certificat de résidence. Je remplis toutes les conditions pour bénéficier du recasement. Mais rien n’a été fait jusqu’à aujourd’hui. Je crois que je fais partie des oubliés, alors que j’ai été recensée. Je trouve cela très bizarre. Pourtant des gens qui ne sont pas des Carrières Centrales ont pu bénéficier du relogement».

 

Haj Mohamed: je devais être recasé en 1986


«Tout le monde a bénéficié du recasement, sauf moi et ma famille. Pourtant, je devais être relogé en 1986, dans le cadre du projet Al Mouahidine. Je vis là depuis plus de 70 ans, mais rien n’a été fait. J’ai avancé une somme de 20.000DH, en ce temps-là, pour être recasé. Mais depuis, je vis toujours au Douar Al Bachir, dans la même baraque. Mes six enfants se sont mariés et maintenant, j’ai mes petits-fils qui ont grandi, eux aussi. Mais on est toujours dans la même situation».

 

Skali Rachida: on m’a privée de mes droits


«On a fait bénéficier mon frère, qui habite en Hollande et qui est aisé, alors que moi, on m’a privée de mes droits, ainsi que ma fille. Pourtant, j’ai un jugement du tribunal qui reconnaît mes droits, surtout que ”l’héritage”, cette baraque, appartenait à ma mère. Les agents d’autorité, soudoyés par mon frère, ont fait en sorte que je ne bénéficie pas du relogement. Nous sommes recensées, ma fille et- moi et nous avons notre carte d’identité nationale. Mais nous ne pouvons pas la renouveler, parce que les agents d’autorité refusent de nous délivrer le certificat de résidence».

 

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