mardi 23 octobre 2018

Al Ouasty, Hssibou, Douar Jdid, Arriki, Maurice… La colère des expulsés monte à Aïn Sebaâ !

Les dernières opérations de démolition, conduites dans cinq douars à Aïn Sebaâ, préoccupent au plus haut point, alors que les bulldozers des autorités locales de ce quartier devront entamer, dans les jours qui viennent, d’autres opérations de démolition massives, confie-t-on au Reporter.

Ces opérations, démarrées depuis quelques semaines dans cette zone qui compte plusieurs douars d’habitations anarchiques, est la première d’ampleur depuis l’opération des Carrières Centrales et de Douar Sequouila, qui avaient mobilisé des dizaines de policiers et de membres des Forces auxiliaires.

A Douar «Al Ouasty», l’un des plus anciens bidonvilles à Casablanca, l’opération de délogement ne s’est pas faite sans complications. Des vidéos ayant circulé sur les réseaux sociaux montrent une foule déchaînée et des heurts entre les agents d’autorité et les occupants qui refusent d’abandonner leurs habitations. Dans ces vidéos, certains habitants déplorent la «hogra», tandis que d’autres affirment qu’ils n’ont pas été informés de l’opération de démolition.

Deux versions différentes

Concernant les autorités locales, elles persistent et signent: «Les gens ont bien été informés. Les autorités ont procédé à cette opération après un accord et des négociations ayant été entamés en janvier 2018». Aussi, une polémique a-t-elle rapidement vu le jour autour de bon nombre de questions: les autorités ont-elles respecté la procédure prévue dans ce genre d’opérations inscrites dans le cadre du programme «Villes Sans Bidonvilles»? Les populations ont-elles été, toutes, informées de la démolition? Le tribunal a-t-il donné son feu vert à la démolition des quartiers Al Ouasty, Douar Jdid, Hssibou, Arriki et Maurice, des douars où vivent des centaines de familles et ce, depuis plusieurs décennies? Y a-t-il eu des négociations avec les populations? Bref, autant de questions qui sont soulevées au sujet de la décision de la démolition massive de ces quartiers insalubres.

Ce sujet devrait être à l’ordre du jour d’une prochaine session au Parlement. En effet, il est déjà au centre d’une question écrite adressée récemment au ministre de l’Intérieur, Abdelouahed Laftit, par le groupe parlementaire du PAM. Ce groupe, qui se dit inquiet quant aux «circonstances dans lesquelles la décision de démolition a été mise à exécution», demande des explications sur la «destruction de Douar Al Ouasty sans la généralisation du préavis de cette opération aux populations concernées». Les autorités locales, souligne la question, «ont décidé le transfert des habitants d’une manière qui ne respecte ni les règles, ni la procédure en vigueur».

Du côté de la préfecture de Aïn Sebaâ, c’est un autre son de cloche. On soutient, dans un communiqué, que «les préparatifs à cette grande opération se sont déroulés dans le cadre de rencontres et de réunions au niveau d’une commission préfectorale constituée des autorités locales, des services externes concernés, d’élus et de représentants des habitants». Le document, dont Le Reporter détient copie, souligne, par ailleurs, que 976 familles, qui vivaient dans 752 baraques, ont bénéficié de lots de terrain dans un projet résidentiel, «Ryad», que réalise la Société de développement local, Idmaj-Sakan.

Les habitants des douars se sentent abandonnés

Quand elle revient quelques heures plus tard, sa maison avait disparu. «J’étais en voyage quand il y a eu la démolition du douar», raconte Aïcha, les larmes aux yeux. Certaines personnes ont perdu leurs affaires, volées par certains chiffonniers (bou3ara), racontent des femmes. D’autres disent qu’elles  avaient perdu, durant quelques minutes, leurs enfants dans le chaos. Nous les avons rencontrées sur les lieux, ce mardi 25 septembre.

La police  fermait toujours, ce même jour, l’accès au douar. Sur place, se trouvaient également des agents d’autorité et des éléments des Forces Auxiliaires. Ils observaient trois bulldozers qui s’avançaient, réduisant en miettes ce qui restait encore des maisons. En quelques heures, la mosquée et quelques baraques restantes ont été aplaties. Une vingtaine de chiffonniers fouillaient dans les décombres, à la recherche de tiges de métal, de briques et de tout objet en plastique, encore enfouis dans les ruines d’«Al Ouasty» qui a été rasé par 16 bulldozers. «C’est notre gagne-pain. On peut toujours revendre ces matériaux à des entrepreneurs», a déclaré Mohamed, un chiffonnier.

Non loin du site, un rassemblement de femmes, d’enfants et d’hommes. 72 heures après la démolition de leurs baraques, plusieurs familles -une centaine- observaient toujours un sit-in. Aujourd’hui, les esprits sont toujours marqués par l’intervention du samedi 22 septembre. Assurément, le problème principal qui provoque l’ire de ces citoyens n’est autre que le fait que ces derniers n’ont pas été avisés. En effet, nombreux sont ceux qui ont déploré cette opération et qualifiaient de suspect le déroulement de cette opération.

«Nous avons été abandonnés par tous. On pensait que les autorités locales allaient agir de façon responsable. Mais on a constaté le contraire. Finalement, au lieu de démolir les baraques des personnes qui ont signé et ont été avisées de la démolition, on a détruit tout le douar, y compris les baraques de ceux qui n’ont pas signé», soutient Abdellah Bougrine, un associatif et représentant des habitants du douar «Al Ouasty».  Et de préciser: «Les personnes qui ont signé sont venues s’installer dans le quartier, après 2011. Elles ne doivent donc pas figurer sur la liste des bénéficiaires, car elles ne remplissent pas les conditions requises».

«T’karfssou 3lina. ‘‘Sortez! On va démolir’’, nous ordonnait-on», raconte Drissia. «Ils nous ont donné une heure pour évacuer». Dans la précipitation, dit-elle, des centaines de personnes ramassaient ce qu’elles pouvaient et quittaient leur baraque.

«Chardouna, Allah yakhoud fihom al haq», crie une autre femme, non sans colère. La démolition, dit-elle, «s’est faite par les forces de l’ordre, des membre des Forces auxiliaires et des agents d’autorité, alors que les gens étaient préoccupés par la rentrée scolaire».

A la colère de ces démolitions, dit Fatiha, sont venues s’ajouter plusieurs cas de personnes atteintes de maladies graves qui ont vu leur état de santé empirer, après la démolition de leurs habitations.

Alors que les habitants du douar «Al Ouasty» -notamment les familles les plus pauvres- attendent une aide financière, pour chercher un loyer, en attendant des solutions concrètes pour leur relogement, ils sont contraints de trouver des solutions eux-mêmes. Et ce, pour une durée indéterminée, puisque, jusque-là, les familles concernées n’ont reçu qu’un document de démolition. Mais «aucun document qui atteste que nous allons bénéficier d’un logement ne nous a été délivré par les autorités», affirment plusieurs familles.

«A Aïn Sebaâ ou encore à Sidi Bernoussi, le loyer a atteint 3.000 dirhams. Ce n’est pas possible pour une femme veuve, comme moi, qui ne touche que 500 dirhams, soit la moitié de la pension de mon défunt mari», lance Fatiha.

La majorité des gens, ici, n’ont pas un salaire fixe et, par conséquent, ne peuvent pas s’acquitter d’un loyer à 2.000 ou 3.000 DH par mois, souligne Reda, un jeune du quartier «Al Ouasty». Ce jeune de 20 ans a évoqué un site, dans lequel doivent être transférés les habitants de ce douar: Sidi Hajaj. «Il n’y a aucune infrastructure dans cette zone rurale: pas de zones industrielle, pas d’hôpital, pas de marché et pas d’école pour nos enfants», dit-il, non sans colère. Pour transférer les gens dans un site, il faut d’abord prévoir des infrastructures et des équipements socio-économiques. «Et puis, dit-il toujours avec colère, ce n’est pas normal que les populations soient contraintes d’aller vivre -avec leurs enfants qui ont grandi dans une zone urbaine- à Sidi Hajaj, une zone rurale dans la périphérie de Mohammedia, soit à 27 km». 

Al Ouasty devait déjà être structuré en 1983

Situé dans le quartier d’Aïn Sebaa, Doaur «Al Ouasty» a vu le jour dans les années 50 du siècle dernier. Il comptait seulement une centaine de baraques. Au moment où les chiffres de la préfecture parlent, aujourd’hui, de 752 baraques, les associatifs et les représentatifs des habitants de ce douar avancent, eux, un autre chiffre: le quartier compterait quelque 1.400 baraques. Une grande part de responsabilité, concernant ces baraques dont le nombre a augmenté depuis 2011, est à imputer à certains agents d’autorité corrompus. Un représentant des habitants soutient que la dernière baraque au douar «Al Ouasty» a été vendue, en 2018, à 60.000 DH.

La difficulté dans ce quartier classé insalubre réside dans le fait que les occupants voulaient une restructuration au sein même de la zone de Aïn Sebaâ, précise un associatif que nous avons rencontré, ce mardi 25 septembre. Selon ce dernier, cette restructuration devait se faire dans les années 80. «Douar ‘‘Al Ouasty’’ devait être réhabilité il y a plus de trente ans. Un projet de restructuration (Hommane El Fatouaki) avait même été présenté à feu SM Hassan II, en 1983. Mais ce projet n’a jamais abouti», dit notre interlocuteur.

«Feu SM Hassan II avait lancé le projet à Aïn Sebaâ pour la restructuration du quartier ‘‘Al Ouasty’’. Mais cette réhabilitation n’a jamais été faite. Pourtant, sur nos cartes d’identité, nous sommes censés habiter à Hommane El Fatouaki et non pas au quartier ‘‘Al Ouasty’’», déplorent les familles.

Pourquoi ce projet n’a-t-il pas vu le jour? Que s’est-il donc passé? Pourquoi aucune enquête n’a jamais été ouverte sur cette restructuration qui n’a été, finalement, que virtuelle? Hallucinant!

A Hsibou, douar Jdid, Arriki, Maurice…, le même mot d’ordre

Depuis le début de septembre, au moins cinq douars ont disparu. La démolition du douar «Al Ouasty» a fait redouter le fait d’être un prélude à la destruction des douars «Hssibou», «Jdid», «Arriki» et «Maurice», qui a finalement eu lieu samedi 29 septembre. Les forces de l’ordre sont arrivées en grand nombre pour assurer l’opération de démolition de plusieurs centaines de baraques. Les habitants de ces douars déplorent aussi l’attitude des autorités locales.

Le réseau marocain pour l’habitat salubre a fait part de son inquiétude concernant la décision des autorités locales de démolir ces douars sans en informer les habitants. «Nous sommes préoccupés» par ces dernières démolitions qui ont eu lieu dans plusieurs douars situés à Aïn Sebaâ, alors que les occupants n’étaient même pas avisés», s’inquiète Brahim Karrou, membre régional du réseau. Et de poursuivre: «On a toujours recommandé aux responsables du programme «Villes Sans Bidonvilles» (VSB) d’ouvrir un dialogue avec les habitants à déloger. C’est ce qui permet de faire réussir toute opération de relogement ou de recasement des populations».

Jeudi 27 septembre, soit deux jours avant la démolition de leurs baraques, Le Reporter a rencontré plusieurs familles, notamment à Douar «Jdid» et à Hssibou. Là aussi, ces dernières assurent ne pas avoir été avisées de la démolition. Le jour de notre visite, beaucoup d’entre elles étaient à l’œuvre en emballant leurs affaires, dans l’attente du jour «J». En fait, l’information circulait depuis quelques jours, disent les habitants.

«Nous n’avons pas où aller. Nous sommes très pauvres et, si on vient démolir notre habitation, nous allons nous plier aux ordres. Mais nous n’avons pas les moyens à même de nous permettre d’aller chercher un loyer. Tout ce que nous allons faire, c’est de descendre dans la rue après la destruction de nos logements, en attendant que le gouvernement s’occupe de notre situation difficile», dit, amèrement Fatema, une mère de famille âgée de 70 ans.

«Après les opérations de démolition, les autorités transmettent aux gens un ‘‘avis de démolition’’. Mais on ne leur délivre aucun document attestant qu’ils vont profiter d’une opération de relogement. Il n’y a donc aucune garantie que nous bénéficiions d’un logement», souligne Abdelkrim, un autre habitant du douar «Jdid», non sans amertume.

«Ici,  ajoute-t-il, la plupart des familles n’ont pas un revenu fixe. Car, on travaille dans la pêche ou dans le commerce informel. «Elles (les familles) ne peuvent donc pas payer chaque mois le loyer qui peut aller jusqu’à 2.500 DH (par mois), voire plus», précise Abdelkrim. Et de conclure: «Il ne faut pas s’étonner de voir des personnes ayant quitté le douar depuis plusieurs année bénéficier d’un logement et ce, avec la complicité de certains agents d’autorité corrompus. D’ailleurs, depuis quelques jours, nous avons constaté le retour au douar d’un certain nombre de MRE installés en Italie».

A douar «Hssibou», c’est aussi le même mot d’ordre. Les gens qui sont délogés refusent leur transfert à Sidi Hajaj. Ils insistent sur la présence de lacunes administratives dans cette opération d’expulsion dans ce douar, lequel a connu l’une des premières visites du feu SM Mohammed V à Casablanca, en 1957.

«Ici, les gens n’ont plus confiance en ce gouvernement qui ignore nos doléances et nos problèmes avec les responsables locaux chargés de ce dossier. Voilà pourquoi tout le monde dans ce douar veut marcher vers Sebta, avec comme objectif de demander l’asile humanitaire aux autorités espagnoles», a indiqué Hamza, âgé d’une vingtaine d’années.

Alors que les habitants du douar «Hssibou» attendaient, depuis plus de quatre ans, des solutions consistant en la restructuration de leur douar, ils ont eu la mauvaise surprise d’être poursuivis en justice pour «occupation illégale». Mais ce dossier allait connaître un nouveau rebondissement. 

En effet, jeudi 26 septembre, soit deux jours seulement avant la démolition de leur habitation, le tribunal de Première Instance de Aïn Sebaâ a refusé la demande d’expulsion des habitants de leur baraque, pour incompétence, fait savoir Saïd Bouzerda, un des avocat des habitants du douar «Hssibou». Et d’ajouter que les populations de «Hssibou» ont même déposé une plainte contre les autorités locales pour faux et usage de faux. Mieux encore, les habitants ont des droits, puisqu’ils possèdent les reçus de loyer qui leur ont été délivrés depuis les années 40, souligne l’avocat.

A noter qu’un décret a été publié au Bulletin officiel en 1997. Il porte sur l’expropriation d’un terrain, pour la réalisation d’un projet destiné à accueillir les habitants de «Hssibou». «Ce projet a tardé à voir le jour. Pourtant, cela fait plus de vingt ans que les habitants de ce quartier devaient être relogés», remarque Saïd Bouzerda qui reproche aux responsables de ce dossier d’avoir failli à leur mission d’éradiquer l’habitat insalubre dans cette zone.

En fait, pour cet avocat, ce sont plutôt ces fonctionnaires, responsables des irrégularités ayant entaché le dossier de relogement de «Hssibou», ainsi que celui de la restructuration d’«Al Ouasty», qui doivent répondre de toutes les anomalies qui ont accompagné ces deux opérations et d’autres visant à éradiquer l’habitat insalubre dans la zone de Aïn Sebaâ.

Notons enfin que, dans ce quartier qui concentre encore le plus grand nombre de douars à Casablanca, il est désolant de constater que, à l’intérieur de beaucoup de villas, on construit des habitations insalubres, au vu et au su de tous, déplorent des associatifs locaux.

C’est un autre dossier à suivre…

Naima Cherii

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