lundi 23 octobre 2017

De l’Irak au Maroc : Guerres et mains secrètes

irak

A observer tous les points chauds de la planète, deux constats s’imposent.
Premier constat: s’il y a beaucoup de guerres, il n’y en a quasiment plus entre deux armées classiques. Ce que l’on voit, c’est: armée contre milices, ou armée contre nébuleuses, ou encore milices contre milices chacune téléguidée de l’extérieur par un camp différent…
Deuxième constat: dans toutes ces guerres, ce sont les citoyens (nationaux) qui deviennent l’enjeu important. Les tireurs de ficelles tentent chacun de lever son armée parmi eux. D’où, parfois, plusieurs factions se battant pour les mêmes objectifs, mais séparément.
Ce phénomène de guerres par procuration touche aussi bien l’Irak et la Syrie où les milices et leurs commanditaires ne se comptent plus, que le Maroc où le conflit du Sahara a ses tireurs de ficelles attitrés… Sans oublier l’Ukraine face à ses pseudo-séparatistes ; la Libye où les antagonismes du Golfe viennent impacter le Maghreb ; et bien d’autres encore…

On pourrait presque en faire une chanson: «Que sont les guerres classiques devenues ?».
On ne remontera pas jusqu’aux guerres qui se livraient au corps à corps, comme on en a vu au cinéma, dans le film «Braveheart» de Mel Gibson, par exemple, qui met en scène un combat du XIIIème siècle. Quoique, même dans ce genre de guerres, les belligérants étaient clairement identifiés et s’impliquaient directement sur le terrain (dans le film, les troupes du héros écossais indépendantiste, William Wallace, contre celles du Roi Édouard Ier d’Angleterre).

Là, des guerres totalement assumées

Mais toutes les guerres que l’on a connues, ces deux siècles derniers, étaient des guerres classiques où des armées professionnelles s’affrontaient, évoluant sous le drapeau d’Etats constitués, assumant totalement leur combat et en expliquant formellement et nettement les raisons.
Que les guerres aient pu opposer deux Etats seulement, ou plusieurs –comme dans les deux guerres mondiales- c’était, quoiqu’il en soit, des guerres classiques, faites avec des armées classiques. Et tout était limpide, aussi bien pour les belligérants que pour la communauté internationale.
Certes, l’histoire contemporaine compte bien quelques guérillas, où un Etat avec une armée constituée, a eu à combattre, à l’intérieur de ses frontières, des groupuscules d’opposants ou de dissidents ayant pris le maquis (en Amérique latine, en Afrique…).
Certes aussi, ces dernières années, les grandes puissances –notamment les Etats Unis- ont essayé de faire évoluer les guerres classiques, lançant le concept de «guerre propre» qui n’expose pas la vie des soldats sur le terrain, ou «guerre zéro mort» qui s’appuie sur «les frappes de précision», réalisées à partir d’avions de combat hyper-sophistiqués et quasi-inaccessibles, de drones, ou de navires équipés de missiles Tomahawk.
Mais, sans nous arrêter sur le succès tout à fait relatif de ces guerres «zéro mort» (il y a toujours eu des morts, beaucoup du côté des attaqués, mais aussi quelques-uns du côté des attaquants. On l’a vu en Irak, lors de la guerre du Golfe, en Israël dans sa guerre contre le Hezbollah du Liban, etc), constatons seulement que dans ces pseudo-guerres propres, également, les jeux sont clairs, les belligérants sont identifiables.

Ici, qui fait la guerre à qui ?

Or, que voit-on aujourd’hui, qu’il s’agisse du Proche Orient, du Golfe, des Balkans, ou du Maghreb ? Des guerres encore plus sanglantes que ce que l’on appelait «les guerres sales» où, de surcroît, les données sont tellement complexes qu’il est quasi-impossible d’en envisager la fin.
Comment envisager la fin de la guerre en Irak, alors qu’aux antagonismes internes entre sunnites, chiites et kurdes, il faut ajouter le jeu de tous ceux qui défendent leurs intérêts dans cette région ? Aussi bien les grandes puissances, que les monarchies du Golfe, l’Iran, ou Israël… Et, désormais, Daech ! Chaque partie a, là-bas, ses propres visées, sa propre stratégie, ses canaux d’influence (ou moyens d’intervention directe) et ses capacités de nuisance.
Comment envisager la fin de la guerre en Syrie quand, face au régime de Bachar Al-Assad, soutenu par la Russie, l’Iran et le Hezbollah libanais, se dresse une opposition éclatée en plusieurs milices, chacune soutenue par un pays ou une nébuleuse donnés (les Etats Unis, l’Europe, l’Arabie Saoudite, le Qatar, Annosra, Daech…). Qui fait la guerre à qui ? Bien malin qui peut le dire.
En Libye, c’est pareil. Cartes brouillées également, mais dans une moindre mesure, les grandes puissances ne voulant pas trop s’impliquer dans ce pays.
Le politologue Gilles Keppel, spécialiste de l’Islam et du monde arabe, le disait encore, le 18 septembre, lors d’une conférence qu’il donnait à Rabat: dans la guerre civile qui fait rage en Libye, les tribus ne sont pas seules à s’affronter. Il y aussi les milices soutenues par l’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis et l’Egypte contre celles soutenues par le Qatar, explique-t-il.
En Ukraine, il y a plus de clarté dans l’échiquier. Les parties en guerre et leurs supporters sont facilement identifiables. Derrière l’Ukraine, il y a l’Europe et les Etats Unis. Et derrière les séparatistes, il y a la Russie à laquelle Poutine rêve de rendre la grandeur de l’URSS (dans le sens stratégique aussi bien que territorial). Cette identification claire des forces en présence ne facilite pas pour autant les choses. Les tenants du véritable bras de fer sont connus. Cela rappelle les temps du «Bloc Ouest contre le Bloc Est». La guerre était aussi menée par pays interposés.
Enfin, au Maroc, le conflit du Sahara est bel et bien une guerre qui ne dit pas son nom. Mais, contrairement à ce qui est mis en avant, il ne s’agit pas seulement d’un face à face entre le Maroc et ses séparatistes sahraouis. Les vraies parties en présence sont le Maroc et l’Algérie. C’est l’Etat algérien qui abrite les séparatistes, qui les finance, qui leur consacre toute son action diplomatique et parle en leur nom dans toutes les tribunes régionales et internationales. Cela va jusqu’à l’obsession. Pas un invité en Algérie ne repart sans s’être vu imposer l’affaire du Sahara au menu des discussions. Pas une rencontre n’a lieu avec un responsable algérien, où que ce soit dans le monde, sans que le dossier du Sahara ne soit agité sous le nez de l’interlocuteur. Pas un événement qui se passe au Maroc que le pouvoir algérien n’interprète à l’aune du dossier du Sahara… Une obsession ! Même le Maroc qui est directement concerné n’en fait pas autant. Et tout le monde sait la cause de cette obsession… Mais le plus affligeant, c’est qu’il est difficile d’imaginer une quelconque fin du conflit dans ces conditions.
…Dire que ce 20 septembre, lors d’une conférence-débat, à Washington, le ministre des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, qui faisait un exposé sur le rôle de l’Algérie en matière de sécurité au Maghreb et au Sahel, affirmait que l’action de l’Algérie était guidée par le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats voisins !

Je te tiens, tu me tiens, par les citoyens…

La stratégie, dans ces nouvelles guerres repose sur une pièce maîtresse: les citoyens. Les militaires n’ayant plus de rôle central quand les Etats ne s’impliquent pas directement, ce sont les citoyens qui deviennent l’enjeu principal. C’est à qui les embrigadera, les instrumentalisera le plus.
En Crimée, Poutine n’a pas fait la guerre directement. Il lui a suffi de mobiliser les citoyens pro-Russie.
En Irak et en Syrie, les Etats Unis ne cessent de le répéter, ils ne veulent pas envoyer de troupes au sol (à part ceux qu’ils qualifient de conseillers). Ce sont les nationaux qui sont sollicités: en Irak, les kurdes et en Syrie, l’opposition dite modérée.
En Lybie, il n’y a plus d’étrangers sur la ligne de front. Les derniers affrontements ont eu lieu entre milices locales. Des forces étrangères les soutiennent, certes, mais les combattants sont des nationaux.
Au Sahara, le pouvoir algérien ne va pas jusqu’à un affrontement direct avec le Maroc. Mais sa mainmise sur ceux qu’on appelle «les séparatistes de l’intérieur» est amplement exploitée. Il s’en cache du reste de moins en moins, invitant ces séparatistes à des séjours en Algérie (près d’une quarantaine de séjours, tous frais payés, au cours des 5 dernières années, a pu relever la presse) et les prenant ouvertement en charge, comme cet été, à l’université de Boumerdes, organisée pour les cadres du Polisario, avec la participation de près de soixante-dix (70) «séparatistes de l’intérieur».
Ce sont ces mêmes séparatistes qui sont poussés à organiser, régulièrement, des manifestations à Laayoune ou à Dakhla…
Cette «recette» qui consiste à embrigader et instrumentaliser les «nationaux», le pouvoir algérien –qui en use et abuse au Sahara- la partage avec Daech.
L’Etat islamique aussi, tout comme Al-Qaïda avant lui, utilise les nationaux pour relayer son action sur tel ou tel territoire.
Et au Maroc, Daech, qui compte déjà de nombreux Marocains dans ses rangs, ne cesse de tenter le recrutement et la mobilisation de nouveaux activistes.
Telles sont les guerres d’aujourd’hui. Et c’est bien navrant. Mais en prendre conscience, c’est déjà, peut-être, un peu résister…

Bahia Amrani

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