lundi 18 décembre 2017

Dakhla : Mariage sahraoui et temps qui passe

Dakhla fete

Dans le sud, contrairement aux autres régions du Maroc, une femme gagne en pouvoir et en valeur au fil de ses mariages. La rivalité bon enfant règne en maître, ce qui complique de plus en plus la tâche des jeunes aspirants au mariage.

Nous sommes allés à la rencontre d’une famille typiquement sahraouie pour découvrir les rites et traditions sahraouies dans les festivités liées au mariage.
C’est à «Al Amal», un quartier de la paisible ville de Dakhla, à 5 minutes du centre-ville, que nous attendent les membres de la famille de Saadani.

Une après-midi chez Saadani

Saadani a libéré sa journée pour nous accueillir.
Dans le salon rose fushia, elle allume la télé fixée au mur et lance la lecture d’un CD sur lequel est enregistré un mariage sahraoui.
Elle nous explique devant une table garnie de gâteaux que, généralement, l’acte de mariage (civil et religieux) se fait dans la matinée, vers 11 heures et, à ce moment-là, les seules personnes présentes sont des personnes âgées appartenant aux familles des époux respectifs, des sages qui donnent leur aval à cette union. Leur présence est bien vue.

Ensuite, viennent les célébrations du mariage et là, pas de grande différence avec les autres régions, si ce n’est qu’elles se déroulent pendant l’après-midi.
Mais la grande fête reste celle du soir, sauf que celle-ci est plutôt fréquentée par les plus jeunes. Elle ne commence que très tard le soir et prend fin vers le petit matin. Aucun aliment n’y est servi à part du thé, rarement.
Pendant cette fête, mixte, des musiciens et chanteurs se produisent pour animer la soirée, mais c’est aussi le défilé des plus belles «mlehfa», l’habit traditionnel du sud. Les femmes rivalisent entre elles au niveau des couleurs, ainsi que de la qualité du tissu.
La «mlehfa» peut coûter dans les 15.000 DH et même plus dans certains cas. Cela n’empêche qu’il existe des tissus plus abordables. «Il existe deux longueurs de mlehfa; celle de 2 mètres et demi et celle de 5 mètres», nous explique Saadani. Cependant, toujours selon elle, la plupart des femmes se contentent de porter celle de 2,5 mètres, parce que c’est plus pratique. Pas de bijoux trop apparents, mais des cheveux lisses que les femmes laissent apparaître discrètement, du rouge sur les lèvres, du khôl aux yeux et une peau poudrée sont de mise. «Il est impossible qu’une femme invitée à un mariage n’aille pas chez le coiffeur. Même le maquillage, elle ne l’applique pas elle-même».
Pendant la fête du soir, les jeunes mariés ne font qu’une apparition furtive, le reste du temps, ils le passent avec leurs meilleurs amis.
La mariée se doit de cacher son visage avec sa «mlehfa» semi-opaque et de baisser les yeux. «C’est un signe de respect pour la mère du futur époux», lance la mère de Saadani.
Le marié, dans la même logique, se doit de baisser les yeux devant sa belle-mère. «Cela dure le temps du mariage et, après les noces, ils peuvent se parler normalement», nous dit Lamira, la jeune sœur de 21 ans. «En baissant les yeux, elle fait bonne figure et donne l’impression qu’elle est timide», dit-elle en rigolant.
Tout est question de rivalité… Depuis la dot, jusqu’au mariage lui-même, quand les invités lancent des billets de banque comme des confettis aux chanteurs ou musiciens.
Les tribus rivalisent entre elles pour ce qui est du montant de la dot, mais aussi pour les cadeaux. «Il faut toujours qu’une tribu se démarque de sa voisine. Elle doit faire mieux», dit Ahmed, un jeune célibataire.
Ce genre de rivalités peut avoir de mauvaises répercussions sur la vie de couple. Un ami d’Ahmed en a fait les frais, après deux ans de mariage: il a dû se résoudre à se séparer de sa femme qui était trop attachée aux traditions et avait peur de la «hchouma». Dans leur cas, l’épouse ne pouvait pas imaginer de ne pas honorer les invitations de ses proches ou amis aux différentes célébrations et, par-dessus le marché, apporter des cadeaux de plus en plus onéreux. En effet, un cadeau dont la valeur est inférieure à 2.000 DH n’est pas envisageable. L’époux, au salaire limité, ne pouvait pas se permettre de telles dépenses aussi fréquentes. «Parfois, il y avait deux à trois fêtes par semaine. C’était tout son salaire qui allait dans les cadeaux. A un moment donné, il a dit: stop!».

Entre génération X et Y

Entre la mère et les filles, un fossé s’installe. Les traditions se sont actualisées et, à présent, on accorde un intérêt considérable au côté matériel, ce qui n’était pas le cas avant. «Mes plus jeunes filles ont 21 et 25 ans et ne sont pas encore mariées. A mon époque, elles devaient déjà être mariées et avoir au moins un enfant dans les pattes», lance Ahjabouha, la mère de Saadani et de Lamira.
Nous lui demandons pourquoi. «Pourquoi? Parce que les temps ont changé. De mon temps -et ce n’est pas il y a des lustres, je suis née dans les années 60-, on ne demandait pas toutes ces choses que les filles demandent aujourd’hui. Une fille pas encore mariée ne mettait que du khôl, pas de rouge à lèvre et on ne se mariait pas avec un grand gâteau, seulement un mélange à base de semoule et de lait de chamelle». Lamira grimace: «Le grand gâteau, c’est obligé maintenant!».
Selon Ahjabouha, il suffisait que l’homme soit bon musulman et issu d’une famille respectable. Il n’avait pas besoin d’être riche. Il pouvait donner des moutons, des chameaux, sans oublier un grand tapis, une nécessité. «Certains se sont mariés moyennant un seul chameau que les futurs époux offrent à la famille de la future épouse».
Entre la dot faramineuse, les fêtes, le voyage de noces par avion pour au moins une semaine, le traiteur et la «neggafa» qui se fait payer deux fois, l’homme ne sait plus où donner de la tête. De nos jours, «un mariage sahraoui coûte horriblement cher, beaucoup plus que dans toute autre région du Maroc et c’est sans doute pour cette raison que les hommes hésitent à se marier tôt», dit Ahmed, lui-même ne se sentant pas prêt pour des dépenses aussi importantes.
Ahjabouha était très jeune lorsqu’elle s’est mariée avec cet homme qu’elle n’avait jamais vu. «On ne nous apprend rien quand on est sur le point de nous marier. J’ai reçu 3 conseils de la part de ma mère: prends soin de ton mari, de sa mère et de ses frères et sœurs. C’est tout!», déplore-t-elle.
Si elle faisait la même erreur avec ses filles? Elle répond: «Les filles n’ont pas besoin que leur mère leur parle de ça, elles connaissent tout. Elles passent plus de temps à faire des rencontres, regardent des films et parlent constamment sur WhatsApp!», ce qui n’a pas manqué de faire rire ses filles qui n’envisagent pas une seule seconde de se marier avec un homme qu’elles n’ont pas fréquenté un minimum de temps.
«Quand j’ai divorcé de mon premier mari, je suis retournée vivre chez mes parents. Ils étaient contents de me voir revenir vivre avec eux. J’étais jeune, insouciante et j’avais déjà deux enfants. Mais je ne me compliquais pas la vie, je vivais ma jeunesse, je rigolais avec mes copines. Je n’ai jamais ressenti une quelconque responsabilité», nous explique la quinquagénaire entre deux coups de téléphone.
Mais ça, c’était avant. Les parents de sa génération préfèrent que leurs filles ne reviennent pas vivre au domicile parental. Néanmoins, si un divorce avait lieu, ils ne le verraient pas d’un mauvais œil. Une des différences notables avec le reste du Maroc qui fait du divorce une tare uniquement pour la femme.
A l’époque de son divorce, elle n’a pas assisté à l’audience. C’est son frère qui s’en est chargé. Et la famille de la fille n’a pas voulu qu’Ahjabouha demande le moindre sou à son ex-mari. Une «hchouma» bien sahraouie. C’est ainsi que le père de ses deux premiers enfants ne s’est jamais occupé d’eux. Il n’a jamais pris l’initiative de venir les voir. Mais la mère ne semble pas s’en préoccuper, étant donné que ses enfants n’ont manqué de rien en vivant chez leurs grands-parents. «Quand mon fils a grandi et qu’il était en âge de se marier, il a rendu visite à son père et ce dernier lui a donné un chameau». Le chameau, un symbole. Par ce geste, le père a donné son aval au fils pour qu’il puisse éventuellement se marier… s’il le veut. Le chameau en question fait partie de la dot du mariage.
Le troisième verre de thé sahraoui a été versé. La coutume veut que la théière soit remplie trois fois. L’après-midi a empiété sur le soir, nous ressortons vers 21 heures avec des présents. Une tradition sahraouie qui veut que les hôtes donnent des cadeaux à leurs invités qui les ont honorés de leur présence. Les femmes, par exemple, peuvent recevoir du parfum, une à deux «mlehfa» et… quand les invitées ne savent pas la porter, elles sont priées de rejoindre une autre pièce -par pudeur- pour apprendre à nouer les deux nœuds et faire le tour du tissu sur le corps…

De notre envoyée spéciale à Dakhla, Yasmine Saih

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