vendredi 24 novembre 2017

Maroc-Algérie : Les non-dits du dérapage de Messahel

Invité à l’université d’été du «Forum des chefs d’entreprises algériens» (FCE), le ministre algérien des Affaires étrangères, Abdelkader Messahel, a tenu des propos consternants. Arrêt sur un dérapage sans précédent.

D’abord, on n’en croit pas ses oreilles… Ses yeux… On visionne la vidéo une 2ème fois. On se dit que c’est sûrement un «Fake». On en fabrique tellement sur internet… Ou alors, des propos que le diplomate a tenus quand il n’était pas encore diplomate. C’est-à-dire, il y a 30 ans… Mais, non, le visage porte bien les marques de son âge d’aujourd’hui. Et le propos est bien le sien. Un petit tour dans les médias électroniques algériens annule tous les doutes. Alors, on reste scotché, partagé entre la consternation, l’indignation et l’envie d’éclater de rire !

L’attitude et le discours si peu conventionnels d’un diplomate –pardon, d’un chef de la diplomatie, censé incarner la fonction la plus policée de son pays- que l’on voit agiter le bras, fermer le poing, porter ses doigts à son nez (beekhk !), tout en se lâchant contre les pays de la région comme aucun homme politique ne l’avait jamais fait… Laisse en effet pantois.

Mais avant toute chose, voyons ce que ce diplomate en chef a dit (stricte retranscription).

Ce qu’a dit Messahel

«Très souvent on nous compare au Maroc, ‘ma kaïn walou’… Les banques marocaines, on sait,  c’est le blanchiment d’argent du haschich. Ça tout le monde le sait. Et ça c’est des chefs d’Etats africains qui me le disent… Si c’est ça l’exemple ‘manich âref’… ‘Wahed ma ikhleâna’… Hein… Personne ne… Et Royal ‘ailes’ Maroc, elle transporte autre chose que des passagers… Et ça, tout le monde le sait. ‘Hna’ on n’est pas le Maroc. On est l’Algérie. On a un potentiel, on a de l’avenir. Nous sommes un pays stable, nous sommes un pays sûr… C’est pas nous, c’est les autres qui le disent. Doing Business, aujourd’hui, en Afrique du Nord, il n’y a que l’Algérie. Ni l’Egypte, ni la Libye, ni la Tunisie, ni le Maroc !

L’Egypte a de gros problèmes économiques. L’Egypte passe son temps à ‘prêter’ de l’argent. ‘Hada’ le FMI, ‘Hada flane’, ‘Hada feltane’. ‘Hna, Al Hamdou lillah, on a payé notre dette en anticipation… Financement non conventionnel, c’est une bonne chose. Tout le monde le fait. Ça nous éloigne de l’endettement. Ensuite, Doing Business, c’est pas la Tunisie. La Tunisie a des difficultés énormes. Le Maroc, tout le monde sait ce que c’est que le Maroc. Le Maroc c’est une zone de libre-échange… ‘Tji’ une société française… Elle crée une zone… Elle construit une usine… Elle fait travailler quelques Marocains… Doing Business, c’est l’Algérie !».

Voilà un morceau d’anthologie de la diplomatie contemporaine !

En quelques phrases, le «ministre-diplomate» a dressé de nombreux pays contre le sien ! Le Maroc a eu droit à la part du lion, bien sûr… Mais il y a aussi l’Egypte (qui passe son temps à «prêter» (comprendre emprunter) l’argent ; la Tunisie qui a des «difficultés énormes»… Même la Libye, où Alger compte jouer un rôle important en soutenant le Général Haftar, n’a pas été épargnée… Sans oublier les pays africains qui attendent Messahel au Sommet UE-Afrique de novembre prochain pour lui demander des explications sur ses allégations les concernant…

Et dire que Messahel a commencé son discours devant les chefs d’entreprises algériens en annonçant la création d’une cellule de diplomatie économique !!

Une affligeante confusion

Mais qu’est ce qui a pris Messahel de parler de l’investissement dans les pays voisins ? De deux choses l’une. Ou, emporté par sa charge contre le Maroc, il est passé d’un sujet à l’autre, sans s’en rendre compte (c’est l’hypothèse la plus clémente). Ou bien, le ministre fait preuve d’une indigence intellectuelle affligeante. Car le propos portait sur les investissements qui sont faits par le Maroc en Afrique et qui ne sont pas faits par l’Algérie. Et non pas sur les investissements qui pourraient être faits au Maroc, en Algérie, ou dans les autres pays de la région MENA (région du Moyen Orient et de l’Afrique du Nord). Dans sa hargne, le ministre a tout simplement confondu investissements en Afrique et IDE en Afrique du Nord ((IDE : Investissements Directs Etrangers). D’où son plaidoyer pour le climat des affaires en Algérie. Et quel plaidoyer !

Le ministre se félicite du fait que le pays ait recouru à la planche à billets. Et il le dit aux opérateurs économiques de son pays qui, eux, savent ce qu’un recours à la planche à billet signifie, dans ses causes et ses effets. Eux, qui se demandent aussi, in peto, pourquoi ils n’ont pas accès aux affaires les plus juteuses du pays et où sont passés les 1.000 milliards de dollars évaporés en 10 ans qui font le buzz…

Il affirme que pour le Doing Business, il n’y a que l’Algérie, oubliant que les investisseurs ne se bousculent pas aux portes d’un pays où les sociétés étrangères ne peuvent pas avoir plus de 49% des parts du capital. De même qu’il occulte le fait que «le monopole des banques publiques qui, au nombre de six, assurent 90% de l’économie algérienne, ne laissent aucune chance au jeu de concurrence» en Algérie, comme l’affirmait l’universitaire Souhila Benzegane, lors d’une récente journée d’étude sur «La gestion des risques bancaires en Algérie». Ses arguments contre le Maroc, simple «zone de libre-échange» laissent sans voix. Il y a un dicton qui dit «Tout le monde a le droit d’être stupide, mais il y en a qui abusent de ce droit».

Les dits et les non-dits

Les questions sur les raisons de cette sortie, si inhabituelle dans la bouche d’un chef de diplomatie contre un autre pays, n’ont pas manqué. Les hypothèses de réponse non plus.

Il y a les hypothèses évidentes. Elles ont toutes été évoquées, depuis le dérapage de Messahel… Par exemple ?

Cette guerre que mène le pouvoir d’Alger contre l’intégrité territoriale du Maroc depuis plus de 40 ans (et que les médias algériens feignent d’oublier en se demandant pourquoi donc le Maroc s’en prend-il à l’Algérie devant les instances internationales, comme l’ONU, l’UE, l’UA)…

Cette surenchère dans la capacité de nuisance contre le Maroc à laquelle se livrent tous les responsables algériens et qui est un des plus importants accélérateurs de carrière…

Cette volonté personnelle de Messahel, nommé au poste de ministre des Affaires étrangères depuis 5 mois seulement, de consolider sa position et celle de son clan. Cette fois-ci, la presse algérienne n’a pas été unanime à le défendre. Signe de la guerre des clans qui se livre dans les tranchées du pouvoir, notamment par médias interposés, en cette phase de fin de règne dans laquelle s’enlise l’Algérie.

Il y a aussi cette conjoncture, marquée par un changement à la tête du Secrétariat général de l’ONU, où un Antonio Guterres est beaucoup plus au fait des réalités du dossier du Sahara que ne l’était son prédécesseur, Ban Ki-moon. Et où, Christopher Ross évincé, tout est à refaire avec le nouvel envoyé personnel, Horst Köhler.

Et puis, ces nouvelles positions du Maroc au sein de l’Union Africaine (UA) que le Royaume a réintégré et qui lui permettent de mieux défendre ses intérêts…

Sans compter, last but not least, les succès économiques du Maroc dans le continent qu’avec tous ses moyens l’Algérie n’a pas réalisés…

Messahel ne dira rien de tout cela. La presse qui l’a défendu, au contraire, enfonce le clou, donnant dans l’amalgame et l’intox, en interprétant à sa manière les rapports et écrits parus récemment (département d’Etat, presse française…).

Les 15 ans de Messahel et les 15 ans du Roi

Mais ce que ne relève pas cette presse –et que Messahel ne veut certainement pas voir souligner, c’est une comparaison très simple qui, au-delà de l’échec de l’Algérie, met en lumière l’échec personnel de Messahel.

Ce diplomate est, en effet, chargé des affaires africaines depuis 1987. Il occupait alors le poste de Directeur Afrique au ministère des Affaires étrangères. Il est ministre délégué auprès du ministre des Affaires étrangères, chargé des Affaires africaines depuis l’an 2000. Soit, depuis 15 ans, si on retranche la parenthèse 2013-2014 où il a été nommé ministre de la Communication. 15 ans ! qu’en a-t-il fait ? L’Algérie avait d’énormes moyens. Qu’a-t-elle investi en Afrique. Rien. Parce que sa diplomatie était celle du chèque. Et pour acheter quoi ? Un positionnement contre la Maroc. Aujourd’hui, avec le recul et la crise, le peuple algérien peut légitimement s’interroger sur cette politique. Mr Messahel excellait sans doute dans le dénigrement du Maroc. Oui, mais pour quel résultat aujourd’hui ?

Or, pendant cette même période, ces mêmes 15 ans, le Roi Mohammed VI du Maroc, mettait en œuvre sa stratégie de coopération «sud-sud, win-win» avec les seuls moyens (très limités) et expériences (par contre riches) dont pouvait disposer le Maroc.

Les 15 ans de l’un ont servi à conspirer (coûteusement). Les 15 ans de l’autre ont servi à jeter des ponts, signer des conventions et réaliser des projets.

Il n’y a pas photo.

Mieux, le Maroc s’est positionné en hub, invitant toutes les bonnes volontés à des partenariats triangulaires. Cela intéresse les pays et institutions les plus importants du Monde. Les banques marocaines que Messahel a cru bon de salir, coopèrent avec celles de Chine, du Japon, etc… Les investisseurs de plusieurs pays européens sont intéressés par les «triangulaires». Même les amis sur lesquels le pouvoir d’Alger veut garder le monopole trouvent leur compte dans ces projets. Ce n’est pas par simple lubie que le chef de gouvernement russe, Dimitri Medvedev, s’est penché sur un accord avec le Maroc dans le cadre du projet de Gazoduc Lagos-Rabat. Voilà une belle triangulaire en vue ! 

Bahia Amrani

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