
Au cœur du Mellah de Fès, là où les ruelles, les demeures anciennes et les lieux de mémoire portent encore les traces d’une histoire pluriséculaire, le Musée de la Culture Juive Marocaine ouvre une nouvelle page dans la préservation et la transmission du patrimoine national.
L’établissement, inauguré lundi, sur Hautes Instructions de SM le Roi Mohammed VI, invite à remonter le fil de plus de 2.500 ans de présence juive au Maroc, à travers un parcours où objets, archives, traditions et savoir-faire racontent une histoire faite d’enracinement, de rencontres et d’enrichissement mutuel.
Bien au-delà d’une collection d’objets cultuels, le musée donne à voir une culture dans toutes ses dimensions, religieuse, sociale, intellectuelle, économique et artistique. Il restitue les différentes facettes d’une présence qui a contribué, au fil des siècles, à façonner le visage pluriel de la société marocaine, tout en mettant en lumière les liens tissés entre les communautés juive et musulmane du Royaume.
Cette institution s’inscrit dans la vision Royale, qui place la préservation et la valorisation de l’ensemble des composantes de l’identité marocaine au cœur du projet culturel national. Le coup d’envoi de sa construction avait été donné par le Souverain lors de Sa visite à Fès, en avril 2019, dans le cadre du programme de réhabilitation et de mise en valeur de l’ancienne médina.
Le Mellah confère à cet espace muséal une résonance particulière. Fondé en 1438, ce quartier figure parmi les plus anciens espaces de vie juive organisés du Maroc. L’implantation du musée dans cet environnement historique permet ainsi d’inscrire la découverte des collections dans leur contexte urbain et patrimonial, au plus près des lieux qui ont abrité la vie quotidienne, spirituelle et communautaire des juifs de Fès.
S’étendant sur plus de 1.700 m², le bâtiment a été réalisé par l’Agence pour le Développement et la Réhabilitation de la Médina de Fès (ADER-Fès). Dès l’entrée, son architecture établit un dialogue entre la vocation du lieu et les expressions raffinées de l’artisanat marocain. Le zellige, le plâtre sculpté et le bois peint composent un décor harmonieux, organisé autour d’un patio agrémenté d’une fontaine en marbre. Cette mise en valeur des arts traditionnels rappelle que le patrimoine judéo-marocain s’inscrit dans une histoire culturelle plus vaste, nourrie de références partagées et de sensibilités complémentaires.
Déployée sur deux niveaux, l’exposition permanente conduit le visiteur d’une époque à l’autre, d’un espace communautaire à une tradition familiale, d’un objet de culte à un témoignage du quotidien. Une frise chronologique présentée au rez-de-chaussée retrace les grandes étapes de la présence juive au Maroc, depuis les premiers témoignages historiques jusqu’à l’époque contemporaine, en passant notamment par la fondation du Mellah de Fès et l’arrivée des juifs expulsés d’Andalousie en 1492.
Documents historiques, archives, livres, manuscrits rares et supports audiovisuels contribuent à éclairer les évolutions de cette présence et la place occupée par les communautés juives dans la société marocaine. Le parcours évoque également les institutions qui ont structuré la vie communautaire, notamment les synagogues, les écoles hébraïques et les tribunaux rabbiniques, ainsi que les personnalités religieuses et intellectuelles qui ont marqué la transmission du savoir.
À l’étage, l’histoire collective prend une dimension plus intime. Les objets exposés accompagnent les grandes étapes de l’existence, de la naissance aux funérailles, en passant par la circoncision, la bar-mitsva et le mariage. Costumes, bijoux, manuscrits, objets rituels et accessoires familiaux donnent corps à des pratiques qui, transmises de génération en génération, ont préservé la continuité des traditions tout en reflétant la diversité des communautés juives du Royaume.
Le calendrier hébraïque et ses célébrations occupent également une place importante dans ce parcours. Les fêtes religieuses, les coutumes familiales, les pratiques communautaires et les expressions musicales témoignent d’un patrimoine immatériel vivant, dont la richesse réside autant dans les gestes et les usages que dans les objets qui en perpétuent le souvenir.
Une attention particulière est accordée aux métiers traditionnels et aux savoir-faire artisanaux, notamment à la bijouterie, historiquement pratiquée dans plusieurs villes marocaines par des artisans juifs. La reconstitution d’un atelier de bijoutier, les parures en argent, les costumes régionaux et les instruments de musique illustrent la diversité des expressions artistiques qui ont contribué à la renommée de l’artisanat judéo-marocain. Ces pièces témoignent aussi de la circulation des techniques, des formes et des influences au sein d’un patrimoine façonné par les échanges.
La vocation du musée ne se limite toutefois pas à la conservation des témoignages du passé. Grâce à des dispositifs audiovisuels et numériques, ainsi qu’à des espaces dédiés aux activités pédagogiques et aux ateliers, il entend rendre cette histoire accessible à différents publics, notamment aux jeunes générations et aux groupes scolaires. L’enjeu est de transformer la mémoire en un outil de connaissance et de transmission, permettant de mieux comprendre les fondements historiques de la diversité culturelle du Maroc.
La conception de ce projet a bénéficié de l’implication de la communauté juive marocaine, notamment à travers Serge Berdugo, président de la Fondation du Patrimoine Culturel judéo-marocain. Pour lui, ‘’dans un monde confronté à des défis qui mettent à l’épreuve la coexistence, l’expérience marocaine constitue une source d’inspiration’’. La connaissance de l’autre, le respect des différences et la reconnaissance des héritages partagés constituent, selon lui, autant de leviers pour bâtir une société fondée sur la paix et le dialogue.
Cette ambition trouve également un écho dans les propos du président de la Fondation Nationale des Musées (FNM), Mehdi Qotbi, qui voit dans ce musée ‘’un hymne à la paix, à la fraternité, à la coexistence et au vivre-ensemble’’. Une portée qui dépasse la seule préservation des collections pour inscrire le patrimoine dans une démarche de rapprochement entre les cultures et de transmission des valeurs de tolérance.
A une centaine de mètres à vol d’oiseau, le Musée des Arts de l’Islam, installé dans le Palais Al-Batha restauré et ouvert au public en 2025, offre un autre regard sur la richesse du patrimoine du Royaume. La proximité des deux établissements dessine ainsi un dialogue naturel entre différentes expressions de l’histoire et de la culture marocaines, dans un même esprit de valorisation des héritages et de reconnaissance de leur complémentarité.
En donnant à découvrir plus de 2.500 ans de présence juive au Maroc, le musée rappelle que l’identité nationale s’est construite au fil des siècles dans la diversité de ses composantes et la fécondité de leurs interactions.
LR/MAP
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