mardi 12 décembre 2017

Un contrat après 50 ans !

Badr, 56 ans, mécanicien, est marié et père de deux jeunes hommes. Après 50 ans de travail, il vient tout juste de signer son premier contrat de travail… Voici son récit.

«Je travaille dans la réparation d’automobiles depuis 50 ans. J’ai appris ce métier par expérience, parce que je suis analphabète. Je me suis vraiment battu dans la vie. J’ai connu la souffrance et les échecs, mais je n’ai pas perdu pour autant ma foi, ni le sens des valeurs morales, ni celui de tenir ma parole d’homme. J’ai connu moult désenchantements. Le parcours de mon existence ressemble à la lame d’une scie. Mais je continue à me battre dans l’honneur pour une vie meilleure et sereine. Je suis également fier de mes enfants qui ne m’ont jamais trahi, ni causé le moindre souci. Ils ont été sérieux, studieux, puisse le Très-Haut les protéger et leur garantir du succès tout au long de leur existence. Je n’ai pas eu autant de chance qu’eux, il faut l’avouer. A 6 ans, j’ai été engagé comme garçon à tout faire dans un petit atelier de réparation mécanique. J’y étais souvent maltraité et exploité, mais mes parents s’en fichaient.

Le plus important était que je leur rapporte des sous. Mon père arrivait difficilement à nous nourrir. Son travail consistait à ramasser des cartons usagés ou autre ordure recyclable qu’il revendait pour une misère. Nous étions une tribu vivant à l’étroit dans une minuscule baraque de zinc dans un bidonville. Mes parents étaient mariés sans contrat écrit; ils n’avaient pas de livret de famille. A cette époque, peu de gens de notre condition en avaient. Il était donc impossible de nous inscrire à l’école. Il a fallu attendre des années pour régulariser cette situation. D’ailleurs, avec ou sans, c’était pareil: mes parents n’avaient pas les moyens de nous y mettre tous, ni de nous acheter le moindre crayon à papier. C’est pour cette raison également que, très tôt, nous avions été placés les uns après les autres chez des employeurs. La récolte hebdomadaire de nos maigres revenus garantissait au moins le strict minimum vital de la famille. Heureusement pour moi, ce petit boulot m’avait passionné depuis le début. Etait-ce possible, voire concevable que l’enfant issu de la misère que j’étais puisse se trouver en promiscuité avec ces engins de nantis? Je pouvais les toucher, m’y assoir, y faire la sieste et même y prendre tranquillement le bout de pain qu’on m’offrait en guise de repas. J’étais un gosse sale et crasseux, envoûté jusqu’à la moelle par les voitures et la mécanique qui, même sous le feu de tannées parfois injustifiées, n’en démordait pas. Je me consolais très vite, il fallait juste que le maître me demande de lui tendre les outils qui lui servaient à réparer les épaves de ce que je prenais pour des «salons roulants». Jamais mes parents n’avaient eu besoin de me réveiller pour aller travailler. Je ne voulais même pas prendre une seule journée de repos. J’étais avide de comprendre les mécanismes, d’apprendre ce qu’il fallait, ne rêvant que du jour où, enfin, on allait me demander de démarrer ou de déplacer une de ces singulières ferrailles. Toutes ces années passées dans plusieurs ateliers à mettre mes mains dans le cambouis, la faim au ventre, m’ont permis de devenir un bon mécano. Par contre, mon salaire, lui, restait toujours en deçà du SMIG. On me disait que je ne pouvais pas prétendre à plus parce que je ne savais ni lire, ni écrire et que je n’avais aucun diplôme. Cela ne m’a jamais découragé, je me suis toujours contenté de peu, continuant d’améliorer mes performances tout en versant tout ce que je percevais à mes parents. Ensuite, j’ai dû quitter la région pour aller m’installer dans une ville plus grande. J’y espérais la stabilité. J’ai galéré d’atelier en atelier, parce que trop souvent j’ai eu affaire à des employeurs agressifs, véreux et sans grande moralité. Jusqu’à ce que mon meilleur ami, un chauffeur de taxi, me mette en relation avec un garagiste qui recherchait quelqu’un de qualifié et d’honnête pour lui confier son atelier. Cet homme avait eu une opportunité pour aller travailler à l’étranger, mais ne voulait pas fermer ses portes. J’ai été embauché sur le champ, sans aucun contrat. Je suis resté dans cet atelier durant des années: plus de 10 ans. Je me suis marié et j’ai eu deux enfants. Je n’ai alors pas connu d’histoires graves, seulement les problèmes très routiniers du métier. Je n’ai jamais détourné non plus le moindre centime de la caisse. Je me contentais de mon salaire que j’estimais satisfaisant. D’ailleurs, combien de fois des clients peu scrupuleux avaient tenté de me faire venir chez eux pour des réparations. J’ai toujours refusé. Ce genre d’agissements va à l’encontre de mes principes. Et puis, j’ai vieilli aussi, me croyant à jamais à l’abri du chômage. Pourtant, non! Au début de cette année, le propriétaire est revenu et s’est installé dans son atelier. A la fin du mois, il m’a longuement expliqué qu’il me versait mon dernier salaire, qu’il avait des problèmes graves et que dorénavant, il allait travailler lui-même et seul dans son atelier. J’ai quitté les lieux, la mort dans l’âme, sans demander quoi que ce soit. Plusieurs personnes de mon entourage m’ont suggéré de saisir la justice pour des dédommagements. Mais, j’ai refusé obstinément de le faire, plutôt mourir! Je ne peux me le permettre, d’abord parce que nous n’avions jamais conclu, ni signé de contrat de travail. Celui-ci n’était que verbal. Et puis, même avec un contrat, je ne l’aurais jamais fait. J’estime que cet homme, qui m’a avoué ses difficultés et qui ne m’a jamais lésé, est dans son droit. Je suis peut-être un vieil idiot pour certains qui affirment que c’est une ruse conçue dans le seul but de se débarrasser de moi sans s’acquitter d’une indemnité rondelette. Ces interprétations m’ont franchement bien plus accablé que ma situation. Il est triste de remarquer que les gens n’ont plus aucune notion d’humanisme, ni de compassion. Faut-il voir de l’escroquerie et de l’esbroufe en tout. Il est impensable que je puisse causer du tord et encore moins de problèmes à un homme qui m’a permis d’élever mes enfants, de les nourrir et d’aider mes parents. Et puis à cette époque, les choses étaient différentes et il me fallait à tout prix travailler. Je ne pouvais faire la fine bouche en imposant un contrat à une personne qui me faisait une proposition providentielle et me déléguait les yeux fermés son bien. Bien sûr que c’était un coup fatal que de me savoir au chômage, sans le moindre sou de côté, après tant d’années de travail. Mais, j’ai choisi de confier mon malheur à la Providence. Il faut me croire, j’ai été amplement récompensé. Parce que dans les semaines qui suivirent, un de mes fils a reçu son premier salaire, un rappel de plusieurs mois sans solde. Il m’a soutenu très largement. Mon deuxième fils a été embauché dans une grande entreprise informatique privée. Il m’offre déjà son premier salaire. Et puis, pour la première fois de ma vie, on a accordé à mon expérience de la valeur. J’ai été sollicité par une station service dont je connaissais les propriétaires. Mon histoire les a touchés. Ils se sont dépêchés de venir jusque chez moi pour me faire signer un contrat de travail avec des avantages sociaux et même le règlement de mes heures supplémentaires de travail. A mon âge, je n’y croyais plus… et puis, je crois sincèrement que, dans la vie, les gens bons, honnêtes finissent toujours par en rencontrer de semblables. «Lorsque le ciel s’assombrit de nuages, le vent finit toujours par les dégager et le soleil revient». C’est ma mère qui souvent répétait cela et j’y crois».

Mariem Bennani

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