dimanche 17 décembre 2017

Que devient ma fête au bled ?

Hicham, 30 ans, maçon, est marié et père de deux enfants. Dire adieu à l’Aïd El-Kabir au bled, cette année, le bouleverse. Il dit pourquoi et son amertume n’a d’égale que sa lucidité.

«J’aime toutes les fêtes, mais celle de l’Aïd El-Kabir, c’est la seule, l’unique qui donne du sens à ma vie. Parce que ce sont mes seules vraies vacances, celles qui me permettent de retrouver le bled et ma famille au complet. Je suis maçon, les trois quarts de l’année, je les passe sur les chantiers, souvent en dehors de la ville que j’habite avec mes enfants. Je reste profondément attaché à la tradition familiale de cet événement. C’est une aubaine, surtout pour nous, les gens des campagnes qui travaillons dans les villes. C’est aussi une façon de renouer avec les souvenirs de l’époque où, une fois par semaine, le jour du souk, nous mangions de la viande grillée.

Une livre de viande ou d’abats pour un repas familial généralement composé de plusieurs personnes! De la volaille et des œufs, il y en avait, mais ce n’est en rien comparable à la viande de mouton ou de bœuf. L’Aïd El-Kabir a toujours été une occasion de pouvoir se délecter de viande à profusion. Chacun des membres de plusieurs familles réunies avait sa brochette à la main et son couteau et pouvait se tailler à volonté la part de son choix pour la griller sur des braises. Sans oublier que les partages de viande s’exécutent aussitôt comme le veut la tradition pour réaliser ensuite les succulentes spécialités culinaires de cette occasion. Dans certaines «khaymates» voisines, le nombre de personnes est tellement important qu’ils préfèrent sacrifier un veau et plusieurs moutons. Il faut bien reconnaître qu’aujourd’hui, «un mouton, ça ne remplit plus l’œil, parce que la baraka s’est envolée», comme dirait ma mère. Je ne vis plus à la campagne, mais pour l’aïd, je continue de vouloir le passer avec mes parents. Je m’arrange pour acheter mon mouton un mois avant. Je ne peux supporter l’idée de rendre triste ma mère qui n’attend que cette occasion pour me revoir. Ce pèlerinage relève de la sacralité dans mon cœur, sans doute parce que je n’arriverai jamais à me défaire de certains souvenirs amers et douloureux. Un passé affreux qui n’est pas si lointain. Il y a quelques années de cela, ma pauvre mère avait dû se contenter d’accepter que mon père se remarie. Mes deux jeunes sœurs et moi avions beaucoup souffert de cette traîtrise paternelle. Le pire était que nous étions obligés d’accepter sa légitimité, mais aussi sa présence chez nous, dans notre maison. Sinon, c’était la rue pour nous tous. Pour s’enraciner, ce poison a aussi accouché de quatre garçons, couche sur couche. Mon père, sa femme et leurs enfants nous en ont fait voir de toutes les couleurs. Ma mère et mes sœurs étaient devenues les esclaves de cette femme. N’en pouvant plus des disputes incessantes, j’ai dû quitter notre campagne vers l’âge de 15 ans. Après grand nombre de galères, j’avais temporairement trouvé du travail dans la construction et la maçonnerie puis, avec le temps et l’expérience, je m’y suis plu et j’en ai fait mon métier. J’étais la fierté de ma mère, même si au départ je ne gagnais qu’une misère. Je lui faisais parvenir tout ce que je gagnais, tout en lui recommandant de faire plus que son possible pour acheter des poules et des brebis. Au moins, je savais ma mère et mes sœurs à l’abri de la faim. Durant les premières années de mon exode, j’avais des nouvelles de ma famille grâce au téléphone portable de mon cousin. Je me félicitais du fait que ma belle-mère n’avait heureusement jamais eu la joie de priver les miens du mouton de l’Aïd. Moi, je restais éloigné. Les aïds, je les passais seul comme gardien dans les chantiers déserts. Quelques personnes charitables du coin, surtout les gardiens d’immeubles installés avec leurs familles, me rapportaient de petites parts de tout ce qu’ils mangeaient. Je pleurais comme une fille pour ce que la vie nous avait infligé. Quelques années se sont écoulées et voilà que mes souffrances allaient enfin s’envoler. La Providence ne nous avait pas oubliés, justice allait être faite. Mon père, malgré ses deux mariages et ses nombreux enfants, avait déclaré, encore une fois, vouloir se remarier, avec le même mode opératoire que la fois d’avant. Il a tout bonnement rapporté une troisième future épouse à la maison. Ma mère et sa rivale ont vite fait d’oublier leurs rancœurs pour se protéger du nouveau fléau qui les menaçait. Elles se sont mises à deux pour flanquer une tannée aux deux futurs tourtereaux. Une bagarre grave, parce que tout ce petit monde s’est retrouvé au poste de gendarmerie. Mon père n’a pas eu gain de cause pour ce troisième mariage, mais ce n’est pas son genre d’accepter que les femmes -ou quiconque- lui tiennent tête. Nous avons eu la mauvaise surprise de découvrir que nous avions un autre demi-frère. Pour le reconnaître et le déclarer, parce que mon père y tient, c’est encore la guerre à la maison.
Après cette débâcle, j’ai pu rapidement regagner le bled et la famille comme petit héros. Je me suis marié aussi, il y a 8 ans. Ma femme est d’origine du Rif, elle est née dans un village de la montagne du nord du Maroc. Depuis notre mariage, nous avons passé tous les aïds chez mes parents mais, à partir de cette année, je sens que les choses vont changer. Nous n’avons jamais pu aller dans la famille de ma femme, ses parents sont venus nous rendre visite trois fois depuis notre mariage. Ils ne nous ont jamais imposé quoi que ce soit. C’est une chance pour moi qui reste maladivement attaché à la campagne, à ma mère et à mes sœurs. Même s’il est devenu difficile d’entretenir ces coûteuses expéditions, je persiste à vouloir continuer de partager mes aïds avec les miens comme autrefois. Le spectre de ces satanées années où j’en ai été privé m’habite mais, cette fois, il a bien fallu le chasser. Et pour cause… Mes enfants aujourd’hui sont plus grands, ils m’imposent leur volonté. Ils soutiennent ne pas vouloir être la risée de leurs amis en allant à la campagne, alors que ces mêmes amis fanfaronnent déjà avec les dimensions et les prix de leurs moutons. J’ai beau dire tous les avantages et la chance que nous avons de changer d’horizon et les joies du partage avec ceux qui nous sont chers, mais rien n’y fait. Ces jours derniers, le malaise persistait dans ma maison. Même ma femme, qui d’habitude n’a jamais eu à redire, avance que l’école ne donne pas beaucoup de jours de vacances pour l’occasion et qu’il serait préférable de rester chez nous. Je trouve qu’elle n’a pas tort à ce sujet. En plus, nos économies sont vraiment à sec. Il y a quelques semaines à peine, nous avons eu à couvrir les frais de la rentrée des classes de nos enfants et maintenant, c’est au tour du mouton. Un seul bémol, ces arguments pour ma famille du bled ne sont pas recevables. Ma mère et mes sœurs vont surtout croire à une hypothétique pression venant de la part de ma femme. Je sens comme un étau se serrer autour de mon cœur. Même entouré de mes enfants et de ma femme, une impression de solitude m’envahit et m’oppresse. J’ai tardé à prendre une décision, cet adieu à l’Aïd El-Kabir au bled avec la famille allait forcément devenir définitif, mais j’ai résisté tant que j’ai pu. Ce qui me rassure en revanche, c’est que je ne suis pas le seul à vivre ces bouleversements. Certains de mes amis et collègues, eux aussi, parlent de ne pas se déplacer et même de reprendre le boulot le troisième jour après l’aïd parce que, disent-ils, les charges n’ont pas de vacances, ni d’aïds».

Mariem Bennani

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