mardi 12 décembre 2017

Prostituée, en attendant des jours meilleurs…

Houyame a 25 ans. Elle est prostituée. Elle raconte le comment et le pourquoi de sa vie.

«Je suis la cinquième fille d’une famille de 7 enfants. Mon père était peintre et ma mère travaillait comme «kessala» (masseuse) dans un hammam. Je suis née dans la grande métropole mais, aujourd’hui, je n’y vis plus.
Nous avons tous été scolarisés, mais nous, les filles aînées, n’avons pas pu poursuivre nos études. Pour les plus jeunes, c’est différent. Nous faisons aujourd’hui tout notre possible afin qu’ils s’en sortent.

Nous avons vécu, mes sœurs et moi, des choses très pénibles à la maison. Mon père, qui souffrait de ne pas avoir de travail régulier, s’était mis à boire. Il rentrait tout le temps complètement ivre et s’en prenait à ma mère. Il l’accusait d’avoir été la cause de son malheur en ayant jeté son dévolu sur lui et, pour mieux l’enchaîner, de lui avoir fait 7 enfants. Nous assistions tous petits à ses continuelles litanies. Mais ce n’est qu’en grandissant que nous comprenions que ce n’était que les dires d’un saoulard gorgé d’alcool à brûler.
Ma pauvre mère, très fatiguée par son travail éreintant, cédait toujours pour qu’il déguerpisse.
Maintenant, mon père est une loque, un vrai clodo qui revient de temps à autre, pour le fric et empoisonner l’existence de notre famille. Nous haïssons ce père indigne qui nous a toujours fait la «chouha» (l’esclandre). Tout le monde le sait, mais nous n’avons pas d’autre choix que de le supporter. Seule sa mort aurait pu enfin nous délivrer de ce supplice.
Ma mère a toujours été brave et courageuse. Même si elle souffrait terriblement, elle ne nous le montrait pas.
C’était sur ses petites épaules que reposait la charge du foyer. Elle s’en allait très tôt le matin et revenait le soir exténuée d’avoir frotté le dos de tant de femmes. Avec ses maigres revenus, partagés de surcroît avec notre monstre de père, elle arrivait tout juste à payer le loyer et nous nourrir. Nous n’avons d’ailleurs jamais mangé à notre faim. Durant son absence, se sont mes sœurs aînées, qui avaient cessé d’aller à l’école, qui s’occupaient de nous et de la maison. Elles essayaient avec une «misère» de nous fabriquer un repas principal. Il fallait attendre le retour de ma mère pour acheter de quoi préparer le dîner.
J’allais à l’école, puis au collège, mais mes notes étaient catastrophiques. Personne n’avait vraiment le temps, ni le moral pour me contrôler. C’est comme ça que je me suis mise à faire l’école buissonnière.
Avec d’autres filles, j’ai appris à m’habiller, à me maquiller, à draguer, à mentir et fatalement à réclamer de l’argent à mes conquêtes masculines.
Au début, c’était difficile de vendre son âme au diable pour de l’argent et de se savoir prostituée, mais cela s’oublie…
Mes sœurs, quand elles s’en étaient aperçues, avaient essayé de me faire la morale mais, c’était trop tard. En plus, je faisais pardonner mes écarts de conduite par ma générosité. Grâce à moi, ou plutôt grâce à mes dons, peu à peu, on s’est payé le luxe d’avoir une télé, d’avoir un mouton pour fêter l’aïd, de manger et de se vêtir convenablement. Et surtout, de soulager ma mère dont la santé s’est incroyablement dégradée. Je suis de très près les études des mes autres frères et sœurs et m’arrange pour qu’ils n’aient besoin de rien pour ça.
Pour éviter les commérages, j’ai aménagé avec d’autres filles dans une autre ville. Je n’ai pas une vie très recommandable, j’en suis tout à fait consciente. Je n’ai jamais fait le trottoir, mais j’ai toujours racolé des hommes dans des bars ou boîtes de nuit.
Ce n’est pas si évident que ça en a l’air, à cause de la concurrence féroce. Je ne suis hélas pas la seule et les «proies» masculines se font de plus en plus rares… La crise n’épargne aucun milieu de nos jours. Généralement, les hommes payent des bières ou autre chose, selon leur état ou leurs moyens et proposent qu’on finisse la soirée avec eux. Il y a aussi que, dans ce monde où l’orgueil, la fierté et l’honneur n’existent pas, personne n’est jamais à l’abri de rien, ni d’une agression, ni d’une dispute, ni d’une maladie, ni d’un démêlé avec la police… Je n’ai jamais pu m’y sentir bien.
C’est pour cette raison que, depuis un an, je suis sous la protection d’un homme marié qui m’entretient. C’est un étranger qui vient une à deux fois par mois dans notre pays. Je vis avec lui une véritable histoire d’amour et c’est quelque chose que je n’ai jamais connu. Je ne pense pas qu’il puisse quitter son épouse pour moi, c’est une histoire très compliquée, sans issue. Il sait que ma famille compte sur moi et il souhaite m’aider à me sortir de l’enfer de la prostitution. Je ne sais pas comment il compte s’y prendre, ni s’il dit vrai. Mais pour le moment, je suis dans une petite bulle de sérénité. Elle est fragile, mais je veux croire à ce petit bout de bonheur. Et seul Dieu sait de quoi sera fait demain».

Mariem Bennani

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