mercredi 16 août 2017

Pas sans mes parents…

Driss a 23 ans. Il est depuis peu réceptionniste dans un hôtel. Un emploi qui n’aurait pas dû être le sien, puisqu’il a une licence en sciences. Mais il a voulu changer de vie. Or, cette expérience le conduit à des conclusions qu’il livre sans fard…

«Je n’ai cessé de faire des efforts pour avoir ma licence et me comporter avec les miens comme ils le souhaitaient. Mais je souffrais trop, je me trouvais hypocrite et voulais en finir avec tout ça. J’ai donc répondu à plusieurs annonces, dont celle de mon emploi actuel, histoire de titiller le destin pour qu’il agisse en faveur de mes aspirations.

Bizarrement, la réponse a été immédiate et je fus engagé dès mon premier entretien d’embauche. L’occasion rêvée de tout envoyer valser m’était offerte. Mes parents étaient totalement impuissants, inquiets, sûrs que ma révolte n’était due qu’à quelques désordres psychologiques. D’ailleurs, avec eux, il me fallait être déterminé et feindre l’hystérie pour les neutraliser. Je savais qu’il était vain que je leur fasse comprendre mes sentiments et mes besoins. Jusque-là, je m’étais bien appliqué à ne faire que ce qu’ils désiraient; ma mission était donc accomplie. Il était devenu urgent pour moi de devenir un homme libre. J’en avais plus qu’assez de vivre à la maison comme un éternel adolescent, avec eux constamment sur mon dos à fourrer leur nez dans les moindres recoins de ma chambre, de mes poches et, s’ils le pouvaient, même de ma tête. J’ai toujours été un enfant docile, studieux avec peu d’amis et certainement pas une petite amie, ma mère ou ma sœur lui auraient fait la peau.
Ma mère considérait qu’il était dangereux pour un garçon ou un jeune homme, qui devait en priorité s’occuper de son avenir, de fréquenter les filles. Elle avait même ordonné à ma sœur de jouer à l’indicateur. Ma sœur inspectait mon téléphone portable, louchait sur l’écran de mon PC et jouait au détective avec ses amies pour collecter le maximum d’informations sur mes contacts avec la gente féminine. Elle ne se gênait pas non plus pour m’espionner en écoutant mes longues conversations téléphoniques sur le fixe, gratuites le soir. Je ne pouvais recevoir chez nous personne, pas même pour des échanges d’infos sur les cours et les travaux. Tout ce qui s’appelait «fille» était suspect aux yeux de ma mère et de ma sœur. Quant à mon père, le pauvre, il n’avait pas son mot à dire sur le sujet; il en aurait vu de toutes les couleurs. Il lui était appliqué un traitement plus sophistiqué que le mien. J’étais convaincu qu’il n’y avait pas pire que cette vie. Je quittais donc avec bonheur le cocon familial, ma ville natale et tout ce qui me rattachait aux études.
Les premiers mois de ma vie active n’ont pas été faciles, parce que j’ai dû faire face à quelques déboires. D’abord pour trouver où loger décemment, puis pour gérer ma vie et mon revenu et ensuite gérer les problèmes du boulot et les collègues.
J’avoue qu’il est difficile de me prendre en charge avec ce que je gagne. Cela me suffit à peine à payer une colocation avec 3 autres personnes. Je dépense le moins possible en nourriture et habillement et préfère goûter à certains plaisirs qui m’étaient jusque-là interdits, comme le monde de la nuit, les filles et la fiesta. Je me débrouille finalement assez bien pour ne rien rater, grâce à ceux de mes amis, plus chanceux, dont les billets tombent des poches. En plus, ils sont bien plus jeunes que moi. Ce qui est incroyable, c’est qu’il n’y a personne pour les contrôler et ils n’ont d’autre souci dans la vie que celui de s’amuser chaque soir. Je ne savais pas que tout cela existait.
Au boulot, c’était un autre monde, une autre ambiance. Ce sont des vertes et des pas mûres que je vois avec certains collègues. Ils sont jaloux de me voir devenir le chouchou de la direction. Mais, heureusement, je prends cela à la légère et m’imagine être dans un jeu interactif. C’est comme ça que je réussis tant bien que mal à me défaire de tous les ragots, pièges et peaux de bananes savamment concoctés pour me faire décamper. Il faut être sur ses gardes en permanence: ça pullule d’individus machiavéliques. Le monde du travail est pourri, ça, je ne l’oublierai jamais.
Je comprends mieux maintenant pourquoi mes parents me protégeaient tout le temps en voulant me voir continuer à étudier pour avoir un master et puis un doctorat. Me voir quitter la maison pour aller vivre dans une autre ville et travailler dans un univers qui n’avait rien à voir avec mes études, ça doit être un calvaire insurmontable pour eux. Mais moi, j’avais besoin d’un break, je n’en pouvais plus.
Ces derniers temps, je me surprends à rêver, de mon lit, des petits plats de ma maman, de mes chamailleries avec ma jeune sœur, de mon petit confort et de mes cahiers. Ce boulot pitoyable, cette vie de débauche m’ont permis de me rendre compte de l’immense chance que j’avais pu avoir. C’est décidé, dès la fin du mois, je retourne chez nous. Heureusement que je peux encore le faire. Comme on dit, on ne mesure vraiment son bonheur que le jour où on le perd. Un jour, je quitterai mes parents, bien sûr, mais je n’aurais pas brûlé les étapes. Je partirai en ayant leur bénédiction et… mes diplômes en poche. Chez nous, c’est comme ça qu’on quitte son cocon. On a cette chance et j’ai craché dessus!».

Mariem Bennani

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