lundi 23 octobre 2017

Mon mari n’est plus fier de mon métier

Najia, 37 ans, commerçante, est mariée et mère de 2 enfants. Cette jeune femme est en désaccord avec son mari qui, pour des raisons de notoriété, souhaiterait qu’elle ferme boutique. Voici son récit.

«Quelle mouche a donc piqué mon mari ? Il voudrait que je ferme ma boutique et que je cesse de vendre des légumes et des fruits. Parce que, rabâche-t-il sans cesse, elle ferait de l’ombre à son image ; et que dans son milieu, les gens jasent et il ne supporte pas d’être si souvent persiflé, dévalorisé.

A-t-il donc perdu la mémoire ? Aurait-il oublié que c’est ce travail qui lui a permis de devenir ce qu’il est aujourd’hui? Pourtant, il lui suffirait de se rappeler que lorsque nous nous sommes mariés nous n’avions pas un centime. Nous étions tous les deux bacheliers et étudiants. Tous les deux nés dans un patelin situé à une trentaine de kilomètres d’une grande ville. Bien qu’issus respectivement de familles de très modeste condition, nous avions poursuivi tout de même nos études. Nous étions amoureux l’un de l’autre, depuis le lycée. Ce n’était un secret pour personne, parce que nous étions inséparables. Nous n’avions jamais eu de problèmes. Même nos deux familles semblaient être assez soulagées du fait de nous voir ainsi en tandem inlassablement penchés sur nos bouquins. Effectivement, pour eux, cela valait beaucoup mieux que de vagabonder dans les recoins du village à perdre notre temps avec d’autres adolescents blasés par l’ennui. Je me souviens qu’immédiatement après notre réussite à l’examen du bac, nous sommes passés devant les «adouls» pour transcrire notre acte de mariage. C’était l’unique issue pour vivre ensemble hors du patelin et poursuivre nos études supérieures. Les choses furent relativement faciles malgré le manque de moyens de nos parents. Ils ne pouvaient nous offrir de noces pompeuses comme le veut la tradition. Nous nous en sommes passés. D’ailleurs, les petits bas de laine de nos mères avaient servi à autre chose… Plus précisément, à notre installation en ville. Heureusement pour nous, elles étaient amies. Ainsi nous avions pu louer une petite chambre en médina et nous nous sommes inscrits à l’université.

Nous fûmes très vite rattrapés par une dure et cruelle réalité. Nous n’avions pas les moyens suffisants pour subvenir à nos besoins les plus basiques. Pour nous en sortir rapidement, j’avais pris la résolution de sacrifier mes études pour permettre à mon mari de poursuivre les siennes. C’est comme cela que je me mis à exercer le métier de mon père: la vente de légumes. Au départ, mon premier capital, quelques dirhams, je les avais déboursés pour l’achat de tickets aller et retour à notre village. Je m’en allais chaparder à mon père quelques fagots de menthe, d’absinthe et d’herbes aromatiques fraîches. Je les revendais en début d’après midi dans un coin de ruelle très achalandée. Ce qui fidélisa ma clientèle bien curieuse et bavarde, fut d’abord mon apparence d’adolescente. Puis, mon statut de jeune femme mariée et bachelière et néanmoins vendeuse d’herbes. Cela marchait du tonnerre ! A tel point que je n’avais plus besoin de priver mon père de sa marchandise. Mon mari, lui, ne s’occupait que de m’approvisionner deux fois par semaine au marché de gros. Grâce à mes ventes, je permettais à mon mari de ne plus s’en faire et de poursuivre ses études sereinement.

Ainsi, nous pûmes changer de lieu d’habitation. Nous nous  installâmes dans la banlieue, dans une location où les travaux n’étaient même pas finis en ciment et peinture. Nous ne nous en étions même pas formalisés. Le prix du loyer était attractif et là au moins nous avions notre propre salle d’eau et kitchenette. Nous pouvions aussi recevoir la famille. Je gardais tout de même la chambre que nous occupions en médina pour en faire un dépôt de marchandises, pour la vente du soir, toujours au même endroit. En matinée, j’avais pris place dans un marché ambulant et informel.

Sans mentir, j’en avais bavé à cette époque, parce que nous étions souvent pris en chasse par les autorités alertées par les marchands de fruits et légumes qui avaient pignon sur rue. Pourtant, nous y revenions parce que nous ne pouvions laisser tomber ce qui nous permettait de survivre à la misère. Et puis notre clientèle, surtout des ménagères, affluait de partout, attirée par nos prix bas. Tout cela est bien loin puisque j’ai un magasin de fruits et légumes aujourd’hui. Entre temps, ma fierté se situait ailleurs. Je récoltais enfin les vrais fruits de mon travail, puisque mon mari avait pu obtenir sa licence et entamait déjà son dernier parcours pour devenir avocat. Ensuite, toujours grâce à mon travail, il avait pu s’installer et instruire ses premiers dossiers. Notre niveau de vie s’était amélioré. De mon coté, j’avais recruté des aides vendeurs. Deux vagabonds qui mendiaient. Je leur avais offert le gite dans notre ancienne chambre et le travail avec moi. Aujourd’hui, ce sont eux qui me remplacent. Ils ne m’ont jamais volée, ni déçue. Certes, grâce à mon mari nous sommes installés actuellement  dans un bel appartement. Nous avons une voiture et un triporteur. Mon business me rapporte de quoi nous offrir quelques avantages aussi. Nous nous nourrissons avec notre propre marchandise. Et surtout, il me permet de me sentir en sécurité contre vents et marées. Or, mon mari ne l’entend plus de cette oreille. Il voudrait que je cesse cette activité qu’il dit dégradante, nuisible pour sa notoriété. Nous nous disputons beaucoup à cause de cela et notre vie de couple s’étiole de jour en jour. Malgré cela, je ne suis pas prête à céder…».

Mariem Bennani

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